XIV La Juve

La Juve

 

            A l’époque, on chassait sans permis, juste en payant sa vignette à la fédération, ce n’était pas encore un soi-disant sport, pas plus qu’un art, encore moins un loisir, ni même une tradition. Ce n’était plus un privilège ou une nécessité, l’élevage des lapins, des poules et du cochon fournissait la viande au quotidien. On chassait pour améliorer l’ordinaire, pour un pâté de lièvre, une terrine de faisan, une perdrix aux cèpes ou, plus exceptionnelle, une bécasse à la broche ou à la ficelle. On chassait parfois sur commande :

-         « Maître Jacques vient dimanche prochain pour le fermage, et monsieur le curé aussi, si tu pouvais ramener un faisan que j’ai le temps de le pendre…

-         Je vais tâcher, mais je promets rien, ce sera peut-être une poule…

-         C’est moins bon…Si tu peux trouver aussi des cèpes !

A l’époque, on ne lâchait pas le gibier l’avant-veille de l’ouverture, on n’exterminait pas, on tuait juste ce que l’on allait manger.

L’exception c’était Achille, le forgeron, non pas que ce fût un viandard, bien au contraire, il n’avait ni femme ni enfant à nourrir, et se contentait de ce que lui préparait sa sœur, vieille fille aussi, et qui n’avait jamais eu à améliorer sa cuisine pour satisfaire aux exigences d’un mari pêcheur-chasseur et donc menteur. Achille allait à la chasse par mimétisme, pour faire comme les autres, seul, sans chien, au guet, à la brune, au soir tombant, comme un braconnier, ce qui n’était pas vraiment un délit si on n’était pas sur les terres non autorisées de Maître Jacques.

Déjà qu’il conduisait sans permis sa 4CV Renault  – surnommée « la motte de beurre » à cause de sa couleur jaune et de sa forme. Vu qu’il l’avait passé, le permis, à Fontenay-le-Comte, bien deux ans après l’achat de sa voiture, mais que l’Inspecteur lui avait refusé au motif qu’il roulait trop vite. Alors il avait dépoté l’Inspecteur aussitôt à une demi-heure de marche de son propre véhicule.

Achille s’était acheté un calibre 12, canons juxtaposés Robust-Idéal de Manufrance, grâce au Chasseur Français, un vieux fusil. Les autres disaient qu’il l’avait acheté en Italie et appelaient son arme la Juve, un vieux Club, parce que la Juventus à Turin (a tue rin : elle ne tue rien). Achille n’était même pas un Tartarin, un vantard, il allait à la chasse comme on part en promenade, sans stratégie meurtrière, simplement au hasard. Tant mieux si je vois du gibier, tant pis si je n’en vois pas, “tant pir’ eh oui ! ”. Et s’il avait la chance de tomber sur une compagnie de perdrix qui piétait en cacabant près des maïs, il se couchait dans l’herbe pour juste les regarder.

 

Ce soir là, Achille n’était pas seul. Chez nous, quand on dit ‘‘pas seul’’, ça veut dire qu’il avait sa musette, qu’il avait villagé tout le tantôt, du Plessis à Puymaufrais en passant par Saint Vincent et retour, à la recherche de son dail qu’il avait prêté à Jean qui l’avait prêté à Ulysse qui l’avait prêté à Léon qui n’était pas chez lui. Comme il était trop tard pour faucher les herbes folles qui avaient conquis le terrain derrière la forge, le maréchal-ferrant décrocha son douze du manteau de la cheminée. Il était descendu vers le Petit Lay et poussé à travers champs vers l’Assemblée. C’est en passant un buisson qu’il avait surpris en train de ruminer à la lisière du petit bois, un joli cul-blanc en forme de cœur, à la belle robe brune, une petite chevrette solitaire. Il s’allongea au pied du buisson les yeux écarquillés. Par chance il était sous le vent du chevreuil, elle ne le sentirait pas. Ca bougeait à l’autre bout du taillis, Achille s’attendait à voir déboucher la harde ou le mâle de la be(u)que. Au lieu du cervidé, il vit sortir du bosquet Léon, qui ne portait pas encore de cornes mais son fusil en bandoulière. Le métayer n’avait pas encore vu la bête, en sursis. Achille s’est dit qu’il ne pouvait pas la laisser se faire tuer. Il décida de tirer derrière la chèvre pour la faire partir. Déjà qu’il était mauvais tireur à jeun, sa virée de l’après-midi et les quelques verres de Bacot ont fait le reste. La détonation a retenti dans la vallée et la chevrette s’est écroulée raide morte.

-         Beau coup de fusil Achille ! siffla Léon sorti du bois.

-         Ben merde alors ! j’aurais voulu le faire...s’étonna Achille !

-         La Juve a tue asteure.

On aime mieux la chasse que la prise. (Blaise Pascal)

Chasse Chevreuil permis

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site