VI La Bourriche

   Au village, pas d'incognito. Un pet de travers et le rideau se soulève pudiquement à la fenêtre de la voisine. N'ouvrez pas vos volets un matin, à l'heure habituelle, on s'inquiète, on vient frapper à votre porte. Vous recevez de la visite, on s'informe. Vous faites des travaux, on s'intéresse.

   Joséphine était ainsi attentive à son entourage. Rien de ce qui concernait le village et ses habitants ne lui était inconnu. Elle était aussi particulièrement économe. Aujourd'hui, on dirait qu'elle était très curieuse et très avare.

   Ulysse, lui, donnait surtout l'occasion de rire de bons coups. Sa maison faisait face à celle de Joséphine - c'est dire si le moindre de ses faits et gestes ne passait pas inaperçu. Gendarme à la retraite, il était revenu au village après le décès de Madeleine, son épouse, foudroyée par la maladie, trop jeune, trop tôt. Il ne prenait depuis plus rien au sérieux, à quoi bon... Il déguisait son malheur. Son jardin, les poules, les lapins, la cueillette des champignons ou des fruits sauvages, réglaient sa vie. Sa pension le mettait à l'abri de toute nécessité. Aux beaux jours, il sortait une chaise qu'il installait sous le marronnier, devant sa maison, et tirait de son accordéon toute la tristesse maquillée de sa constante bonne humeur. " A quoi bon prendre la vie au sérieux puisqu'on sait qu'on n'en sortira jamais vivant ".

   Ce n'était pas l'habitude de le voir de si bonne heure remonter la Grand' rue, mis comme un jour de foire, le panier sur le bras. Joséphine qui rentrait du bois menu pour rallumer son feu en demeura interdite. Elle le regarda s'éloigner pour voir la direction qu'il prenait. Au calvaire, la route est écartelée. Georges s'arrêta un instant face à la croix comme s'il demandait son chemin puis il prit à gauche la route des Fiefs d'en bas, échappant ainsi au regard de sa voisine. Le temps fut long jusqu'au soir à spéculer sur la destination de Georges et sur la sorte d'affaires pouvait rompre ainsi ses habitudes. Occupée à tenir un oeil sur l'entrée du bourg, elle bousculait elle-même son emploi du temps. Les paupières plissées, les poings sur les hanches, on aurait dit qu'elle guettait son homme qui tardait à rentrer pour l'agonir d'injures ou Pénélope scrutant l'horizon dans l'espoir de son retour. Le soir commençait à tomber et les chandelles animaient les fenêtres. Toujours pas d'Ulysse en vue. N'y tenant plus, elle ôta son tablier et prit son châle pour arpenter le bourg en direction du calvaire. Arrivée à la croix de bois, elle se posta en sentinelle, les bras croisés sur sa poitrine pour se protéger de la fraîcheur tombante.

  •    " On se promène à la fraîche, Joséphine? "

   Elle sursauta. Ulysse était derrière elle, il rentrait au bourg par la route de l'Injustice. Le panier couvert d'un torchon semblait peser au bras de l'espiègle. Elle ne pouvait en deviner le contenu. La lumière était basse et ses efforts pour percer le crépuscule restèrent vains.

  • " Allez, il est l'heure de la soupe ! "

   Et il la planta là, allongeant le pas pour couper court à toute conversation. Elle, qui d'habitude renseignait le village, était prise en défaut de savoir.

    Ulysse laissa passer une semaine et reprit son manège. L'air mystérieux, endimanché, le panier au bras, dès potron minet, il passa devant elle qui sortait vider le seau de la nuit. C'en était trop!

  • " Où qu'tu vas de si tôt ?"
  • " Si on te le demande, Joséphine..." pour toute réponse.

   Elle restait sur sa faim, enrageant de n'être pas déjà habillée pour pouvoir le suivre. Elle rumina tout le jour, assise sur la pierre devant sa maison, à écosser des pois, égrenant son amertume. Elle ne quitta pas son poste, pas même à l'appel du boulanger qui cornait tant et plus au volant de son TUB Citroën. Mais aux premiers coups de l'angélus, elle secoua son tablier empli de cosses et se planta au beau milieu de la rue fermement décidée à obtenir le fin mot de l'affaire.

   Ulysse apparut enfin au bout de la rue, fit un signe au Christ sur sa croix comme pour le prendre à témoin tout en exprimant sa rancune. Sifflotant, il descendait la Grand rue d'un pas lent et tranquille. Joséphine avança à sa rencontre, il ne pourrait pas l'éviter. Le face à face eut lieu.

  • " Je te poserais bien une  question Ulysse... "
  • " Dis toujours, ça ne coûte rien. "
  • " Qu'as-tu dans ton panier ? "
  • " Ah, ça ! la question est gratuite mais la réponse vaut deux sous. "

   Sans hésiter, elle plongea la main dans la poche de son tablier et tria de l'index la monnaie comme on trie des graines au vent.

  • " Les voilà, fais voir ! "

   Ulysse empocha la monnaie et tel un magicien arracha le torchon, faisant apparaître une belle galette bien sèche, une grosse bouse de vache bien nourrie.

   Joséphine tourna les talons et rentra chez elle.

   Elle resta fâchée à mort avec Ulysse qui se fait un malin plaisir à raconter l'histoire dans toutes les caves de la commune.

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