V Tonio

   A la Cort, le repas se terminait. Grand-père ferma son couteau, signal pour les enfants qu'ils pouvaient quitter la table, pour les femmes de la débarrasser, pour les hommes le temps de faire le point sur les tâches du tantôt en buvant le café et la goutte, petit verre d'eau de vie versé dans la tasse. Ensuite, ils rejoindraient un coin ombragé pour la sieste, sous le frêne, sur la paille de la grange ou à même le sol sous la charrette. Il fallait laisser la digestion se faire et le soleil descendre un peu sur l'horizon avant d'entamer une autre rabinée. On avait tiré les volets pour interdire l'entrée à la chaleur encore orageuse et permettre à Grand-Père de retirer sa jambe de bois avant de s'allonger sur le lit de coin de la cuisine.

Les enfants s'ennuyaient.

Jamais mariennée ne fut si courte.

   Un concert d'aboiements provoqué par l'arrivée, à un moment peu propice, d'un convoi dans le bourg, réveilla la paroisse.

  Une roulotte rouge, sang de boeuf, tirée par un cheval blanc mélancolique, surmontée d'un vilain petit singe enchaîné qui faisait d'incessantes pirouettes arrière, descendait la rue principale accompagnée par les marmots qui dansaient autour en grimaçant, sous les regards indiscrets et méfiants des fenêtres à demi dévoilées. La  carriole s'arrêta devant l'église, non par provocation mais parce que la route finit là, au Bout du Monde. A l'entrée du bourg : le cimetière, à l'autre extrémité : l'église, entre les deux : l'école et la mairie. Tout pour naître, vivre et mourir. Les jalons d'une vie sans issue.

   Octave sortit de la cour aux poules. Octave, père de Camille, fils de Grand-Père, futur maître de La Cort qui fait face à La Métairie mais qui jouxte l'église. Il avisa l'homme qui conduisait l'attelage. Il était aussi brun et tanné qu'Octave était pâle et roux. Les vikings étaient arrivés chez nous  en remontant le Lay depuis le golfe des Pictons et certains avaient de toute évidence laissé la marque de leur passage.

   Le conducteur descendit de la roulotte et lia les rênes à la barrière du jardin de La Cort. D'un grand geste circulaire du bras droit tandis qu'il se pinçait la peau du cou de la main gauche, le fermier invita le Romanichel à prendre un verre à la fraîcheur de la cave. L'homme comprit l'invitation et s'avança d'un pas nonchalant, les mains dans les poches. Il portait un chapeau de feutre noir, une chemise rouge et noire aux motifs de petites têtes de taureaux, et un pantalon qui semblait un peu trop grand à cette silhouette filiforme. Le Carroulet dut se baisser pour passer la porte de la cave située sous le corps du bâtiment.

  Il eut de la difficulté à distinguer le fermier déjà installé sur le trépied devant une barrique, une tenaille dans une main, le pichet dans l'autre. Il se pencha et tira la pinette. Le vin s'écoula.

   " Du vin comme celui-là, tu n'as pas dû en boire souvent!"

   De fait, le Romanichel n'était jamais invité dans les caves. Fallait-il que la curiosité l'emporte pour qu'Octave en offre à l'étranger, de ce vin dont il était si avare, et que les préjugés, pour une fois passent à la trappe. Il l'interrogea sans discrétion, comme on fait dans les campagnes. Les questions sont directes et le tutoiement d'évidence. Le Gitan ne montra pas de réticence. Octave sondait, scrutait la sincérité dans les yeux d'Antonio, puisque c'était son nom : des yeux d'un bleu paradoxal, translucide. Son regard semblait froid mais sincère.

   Antonio fabriquait des paniers à la demande pourvu qu'on lui fournisse l'osier ou rempaillait les chaises. Sa mère et sa soeur Cécilia, le cheval le singe et le chien Bichon constituaient les maigres restes du cirque Tiny, autrefois propriétaire de son chapiteau. Il leur arrivait encore, parfois de donner de petites exhibitions sur la place de villages plus importants. Il comptait juste, ici, faire une étape et repartir dans quelques jours s'il ne trouvait pas d'ouvrage.

   Octave remplit à nouveau son verre, le regarda comme on lit dans le marc de café, puis l'avala d'un trait. Il saisit la tenaille, pinça la pinette et tira à même la barrique un plein verre de blanc éthéré qu'il tendit à Antonio en concluant :

  •    "Tonio, mon gars, faut pas que tu restes là !"

   Ce stationnement de la roulotte et de son équipage face au portail de l'édifice religieux passerait pour une provocation. La sortie de la messe en serait perturbée et les paroissiens incommodés. Octave possédait un pré à côté de la ferme, derrière le jardin de la cure, à l'abri des regards, qui ferait parfaitement l'affaire. Antonio n'aurait rien à payer, on s'arrangerait. Si l'argent reste pudiquement au fond des armoires, un service en vaut un autre, et justement, Octave avait besoin de paniers. Tope là ! Octave comptait qu'il avait bien arrangé son affaire. De plus, il se vantait de son hospitalité, lui dont la pingrerie n'était pas que  légende. Sa nouvelle générosité le poussait même à faire de la réclame à Tonio qui chaque jour avait de nouvelles commandes de paniers ou de rempaillage. Le séjour de Tonio se prolongeait de jour en jour.

   Au café, aux champs, ce n'était qu'éloges de son locataire. Tonio par-ci, Tonio par-là, comble de louanges.

  •  "L'est pas pressé d'partir ton Tonio..."
  • " C'est pas mon Tonio et i rest'ra tant qu'i voudra!"
  • " T'as pas peur à tes poules...!?"
  • " Mes poules, elles sont rangées, elles craignent rien!"
  • " T'as rangé tes poules et Tonio t'arrange Marie!"

   Octave piqua sa fourche dans la terre sèche comme un paillasson, retira son chapeau et essuya son front dégoulinant d'un revers de manche poussiéreuse.

   Marie, Marie... Un sourire éclaira un instant son visage cramoisi. Une belle fille, Marie, dure à la tâche et pourtant coquette et instruite. Après le certificat, elle était allée à l'école des soeurs à Fontenay-le-Comte mais n'en tirait pas d'orgueil. Ca l'intimidait, Octave, mais c'est peut-être ce qui l'avait conquise. Il se souvint de cette journée de printemps, à l'Ascension, au pré du Moulin. Les filles aguichaient les gars. Marie lisait, allongée dans l'herbe, et lui, en béatitude, satisfait d'être là, assis à côté d'elle, arrachait consciencieusement des brins d'herbe. Et puis qui a dit :

  •    " Alors les amoureux, on y va ?"

   Elle l'avait regardé avec un sourire d'ange, il était devenu écarlate. Ils se levèrent ensemble et suivirent les autres, côte à côte. C'est alors qu'elle avait pris sa main et qu'elle l'avait glissée avec la sienne dans la poche de sa robe, à côté du livre, un livre de Colette. Il était resté muet d'émotion jusqu'au village, ignorant les autres qui se poussaient du coude en riant. Trois mois après, ils se mariaient.

   Tonio t'arrange Marie... La médisance était cruelle. Le balancier du doute était lancé, le mécanisme de la jalousie enclenché.  Une image cruelle lui transperça le coeur : Marie riant, d'un rire vulgaire, tandis qu'Antonio la serrait contre la bonnetière. Ce n'était plus Tonio mais un infâme "carroulet", voleur, violeur, pilleur et assassin. Ce n'était plus Marie, la tendre et douce Marie, mais une triste marotte, une sournoise catin.

   Il saisit l'aiguillon appuyé à la charrette pleine à craquer de bottes dorées et piqua les boeufs pour revenir à la ferme. Les boeufs n'avançaient pas vite et son coeur s'impatientait. La scène revenait sans cesse à son esprit comme une comédie haïssable qu'il se maudissait d'imaginer. Son chapeau lui serrait la tête.

   Il abandonna l'attelage au milieu de la cour et les boeufs, d'eux-mêmes, allèrent boire.

   Il se précipita dans la cuisine sombre et fraîche, désemparé par le vide et le silence de la pièce qu'il ne ressentait pas comme un démenti. Il prit conscience du rythme imperturbable de la pendule. Une nouvelle vague de panique et de terreur l'envahit accompagnée d'insoutenables images. Il se rua sur la porte de la chambre, de leur chambre, l'ouvrit. Il découvrit la même tranquillité.

   Il se faisait mal et semblait ne pouvoir être rassuré que par la confirmation de l'image qui hantait son esprit. Tout lui mentait, même le chat endormi devant la cheminée. Il le chassa d'un coup de sabot vengeur qui ne le soulagea point. Il quitta la maison à toute allure, tel un canard auquel on vient de couper la tête.

  La chaleur et la lumière du dehors l'assaillirent. Il sentit son coeur s'emballer et prendre toute la place dans sa poitrine, ses tempes prêtes à éclater, son cou se serrer. Il vit, dans une sorte de vertige tournoyant, le sourire angélique de Marie, couchée sur l'herbe  et s'effondra sur les marches.

   Marie le découvrit là, en revenant du jardin, le linge sur le bras, un livre dans la poche de son tablier. Octave était mort d'un coup de sang.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×