II Les Boeufs

   Léon, sa charrette et ses bœufs mirent un terme à ces réflexions. Longeant la rivière depuis le bois de Reynard, sur l'autre rive, jusqu'au Grand Bateau, ils passaient le gué.

  •    "Avanc'rez-vous quand même!"

   Côte à côte, Luneau, une lune pâle sur le front, et Bas-Blancs, des guêtres de Monsieur, les bœufs poussaient le joug- ou bien tiraient-ils la charrette? Allez savoir ce qu'ils avaient dans la tête! Comme les poids résignés d'une pendule, partageant la molle indifférence du balancier, les bœufs maîtrisaient le temps. Midi sonnant la complicité du soleil et du clocher, une heure officielle, ils rentraient à la ferme. Les enfants suivirent, tenant d'une main les perches qui dépassaient du chargement, esclaves enchaînés au char triomphant. Il sera grand-midi lorsqu'ils atteindront la Métairie. Le temps pour Léon de déjeuner puis de faire la mariennée sous la charrette et il faudra entamer une autre demi-journée de travail, une rabinée pour décharger et ranger le bois.

   Pour l'heure, il fallait affronter la côte qui mène au village. Elle n'est pas tant longue, cette côte, mais en fin, juste au dernier virage, elle monte raide comme pour se mettre debout. Luneau et Bas-Blancs ne l'avaient jamais faite. Il n'en connaissait que la descente, quand, à l'aller, il avait fallu retenir la charrette vide, ce qui n'était déjà pas une petite peine. A cette heure, elle était pleine de cosses, de perches et de rondins. Le temps " à l'écoute" alourdissait le fardeau : un temps d'orage. Les mouches piquaient et Léon braillait. Il ne voulait pas commencer par mouiller son bois.

   Oh ! Il aurait bien le temps de sécher avant de brûler, mais quand Léon avait une idée en tête il ne l'avait pas ailleurs. Têtu comme une bourrique : les autres rentraient la paille, lui, le bois.

   Le museau des bœufs affleurait la poussière du chemin mais leur allure ne changeait pas. Avec la froide détermination qui mène à la mort, ce vieux couple stérile accomplissait sa tâche. Les enfants, penchés vers l'avant pour contrarier la montée, semblaient maintenant pousser l'attelage qui entamait le dernier virage. Pressé qu'il était, Léon piquait le flanc des bœufs. Craignait-il le dernier bout de route ou commençait-il tout simplement à avoir déjà soif? Quelle qu'en fût la cause, il les énervait un peu tôt.

   Luneau et bas-blancs ne pouvaient rapprocher leurs têtes pour concentrer leurs efforts alors ils éloignaient leur cul du limon. Ils buffaient, ils bavaient et soufflaient. La côte se cabrait. Léon jurait.

   A force de jurons et de piques, de sueur et d'entêtement, le virage fut passé. Le plus dur restait à faire. Le diable emporte les bœufs s'ils n'en venaient pas à bout de cette côte! Après le virage, la route fait une bosse, comme si le diable couché dessous faisait le gros dos, juste là, à la première maison du bourg.

   Rabousinée, noire comme une taupe, la vieille, attirée par le remue-ménage, était sur le pas de sa porte. Elle était comme sa maison, un peu à l'écart du village. Elle causait peu et on lui rendait la pareille. Son fichu noir noué sous le menton cernait son visage marqué de rides méprisantes accentuées par l'épaisseur de sa peau tannée. Ses yeux noirs brillaient.

   Le toucheur de bœufs pestait d'être ainsi observé. Cette méchante côte ne l'avantageait guère. Le sourire en coin de la bonne femme l'énervait  et il frappait de l'aiguillon la tête des bœufs. Il ne faisait pas comme il faut et elle s'amusait de la scène, étouffant son rire de ses mains croisées sur la ceinture de son tablier.

  Les enfants dépassaient les bœufs en marchant à reculons parce qu'on a l'impression de descendre et qu'ainsi la côte paraît moins dure.

  A Léon, la colère lui montait. Il fixait la vieille et mettait à cogner ses bœufs la rage qu'il avait contre elle. Habitués à marcher à la voix, les bœufs étaient décontenancés par des gestes et des ordres contradictoires.  Luneau et Bas-blancs butaient sur les pierres de la route.

   La vieille femme n'en pouvait plus d'ironiser. Ses lèvres sèches laissèrent échapper un "ouais !" moqueur accompagné d'un haussement d'épaules que Léon ne lui pardonnerait pas de si tôt.  Et là, net, la machine s'arrêta : La charrette, les bœufs et même Léon immobilisés à la hauteur de la vieille qui jubilait. Pas un écueil, pas un trou, rien qui pût empêcher les bœufs d'avancer, hormis la côte ou la vieille.

  • " Là ! Voilà ! " Léon ne savait que faire. Il cracha :
  • " Bernoncio ! On a ensorcelé mes bœufs "

  La vieille tourna les sabots et rentra chez elle sous l'accusation. De fait, il commençait à mouillasser.  Luneau et Bas-blancs, sans doute rafraîchis et reposés par cette halte, firent de nouveau chanter les roues.

  • " Bernoncio ! " pour la deuxième fois.

   Lise et Béatrice, Camille et Jean les attendaient, heureux de se faire tremper par l'averse complice. Léon bougonnait :

  • " Bernoncio ! " pour la troisième fois, dans sa moustache dégoulinante.
  • " On a ensorcelé mes bœufs ! " 

   C'est ainsi qu'il le raconterait. Il y aurait plus de méfiance encore dans les yeux des autres au regard de la vieille. Quant aux enfants, ils hocheront la tête pour confirmer, comme tous les enfants, ce que disent les grands qui parlent à leur place. Léon, le premier, qui du Grand Bateau au village n'avait eu ni un mot ni un regard pour eux, s'exclamera au café, dimanche après la messe :

  • " Demandez donc aux enfants voir si c'est pas vrai ! "

  Même Luneau et Bas-blancs soutiendront ses dires en s'arrêtant pile devant chez la vieille à chaque fois qu'ils remonteront de la rivière : L'habitude, la côte ou bien...

Allez donc savoir ce qu'ils avaient dans la tête !

 

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