I Le Grand Bateau

   En ces moments de moisson, on méconnaît la moitié des enfants. Ca court, ça crie, ça fait brailler les chiens et les anciens qui les huchent en brandissant leur canne. Rien n'y fait, aujourd'hui, ils ont tous les droits.

    Leurs parents sont venus donner la main à la ferme. Gendarmes, facteurs, cheminots exilés au hasard des mutations, les pères n'ont perdu ni les gestes, ni la force. Leurs mains, aux premières ampoules, reprennent vite la forme du manche, la forme du verre qui fait couler la poussière qu'on avale, celle qui sert de mesure au grain et qui tient si mal le crayon: la forme d'une poignée de mains.

   Les petits, eux, ont l'air plus chétif que leurs cousins d'ici. Faut dire que leur mère, fille de la ville, n'est pas tant costaude.

  • "Alors on est revenu au pays?"

   Comme si ça ne se voyait pas! Mal à l'aise, fatigués de biser les tantines et les tontons, étourdis par trop de questions sans réponse, les enfants s'enfuient.

   Dès le premier jour, ils partent vers la rivière par le petit routin, le plus court mais aussi le plus raide, qu'ils dévalent au risque de se tordre les chevilles. La rivière, c'est le refuge. On ne viendra pas les chercher là : au Grand Bateau. Ils échappent ainsi aux tâches réservées aux plus jeunes, pas assez solides pour les lourdes charges mais qui peuvent bien approcher les outils ou passer la pielle dans les allées du jardin. 

   Ils débouchent enfin sur la petite plage que les charrettes ont faite à remplir les tonnes d'eau. Au bout du silence des présentations, quand l'eau les a absorbés tant qu'assez, les enfants rendent à la rivière les petits graviers du bord. Les morceaux de tuile, mis là pour pomper la boue du passage, retournent à l'argile en ricochant à la surface. Alors, en un menuet pudique, les pantalons en haut de chausse, les robes rehaussées aux genoux, à leur tour ils la pénètrent et les frissons qu'ils ont à la fraîcheur de l'eau se répercutent sur la rive qu'ils éclaboussent d'eau et de rires.

   Dès lors, la rivière est leur gardienne et leur complice. Ici, ils sont bien à patauger, à remettre des pierres sur le gué, à attraper les anguilles, à modeler l'argile de la rive, ou simplement, assis le dos au soleil, témoins du courant, en contemplation. Il suffit d'un rire aux enfants pour être de vieux amis. C'est ainsi que Lise et Béatrice, Camille  Jean se connurent. Lise, que l'on surnommait "La Taupée" vu qu'on n'aurait su dire de ses yeux ou de ses cheveux, raides comme des baguettes de tambour, lesquels étaient les plus noirs, habitait la ferme de La Gaillarderie. Elle surpassait sa cousine du Pas-de -Calais en robustesse et en vivacité. Béatrice, son contraste, avait poussé tout en hauteur, comme on grandit en ville, et ses cheveux même semblaient ne jamais avoir vu la lumière. Une plante de serre et une plante sauvage.

   De Camille et Jean, on aurait pu croire qu'ils étaient frères. Camille habitait La Cort, il semblait avoir refusé de grandir et, malgré ses treize ans, n'était pas plus haut que son cousin Jean, de deux ans son cadet. Jean, natif de La Rochelle, avait pris du côté de son père et avait l'allure d'un drôle de paysan.

   Agitée par les remous qu'ils faisaient en s'éclaboussant, la barque au père Arsène participait à leurs ébats. Elle révélait et semblait regretter son attache à la rive. Chaque vague tendait la chaîne, en vain, et faisait gémir le frêne qui la retenait. Comme à regret, la barque reprenait sa place en grinçant de douleur. Aux enfants qui ne savaient pas encore nager, elle offrait l'évasion à condition qu'ils la libèrent. Camille et Jean, Lise et Béatrice, cédèrent à l'invitation : à quatre on n'a pas moins peur mais on partage les risques. Jean, bien que plus jeune, dirigea la manœuvre de l'air compétent que prennent les pères à commander, à la "Errol Flynn". Il monterait en dernier pour dérouler la chaîne dépourvue de cadenas. Camille aiderait les filles à embarquer. Un pied sur la rive, l'autre sur la barque qu'il chahutait pour les faire crier, Jean manqua se flanquer à l'eau. Enfin, les petites assises sur le banc du milieu, Camille couché sur le plat bord de l'avant tel la figure de proue d'un navire pirate, Jean, le pantalon retroussé aux genoux, poussa l'embarcation en prenant appui sur l'arbre et sauta pour la rattraper.    D'un air conquérant, il se saisit de la perche couchée au fond du bateau. Debout sur l'arrière, il la piqua dans la vase et poussa de toutes ses forces. Une seconde poussée et la barque fut dans le courant. Alors il glissa la perche sous le banc et laissa filer. Il ne restait plus qu'à écouter, les yeux mi-clos. A cet âge, l'imagination permet tout, on se fait accroire et le conditionnel cède vite le pas à l'indicatif.

   Une détonation trop flagrante les fit sursauter. Soudain, ils se sentirent vulnérables. Ils prirent peur, une peur vraie, renforcée de culpabilité- rien à voir avec la peur feinte que provoquaient tout à l'heure les indiens de leur rêve éveillé. Ils scrutèrent la rive...

   Du chemin qui surplombe la rivière, une silhouette se faufilait au milieu des arbres, se laissait glisser le long de la rive à travers les ronces, pour atteindre la surface de l'eau tout à l'heure criblée de plombs. Alexis venait récupérer  la carpe qui dormait là, quelques instants plus tôt, entre deux eaux, sous un rond de lumière que lui faisait la ramure, cantatrice muette à la fin tragique. Le braconnier n'avait pas son pareil pour repérer les endroits, les creux de la rive, sous les branches qui affleuraient l'eau brune, et surtout les moments où la carpe y serait. A croire qu'il pensait comme elle. Il venait ainsi l'exécuter, sans sommation, pour le lendemain. La farce était déjà prête. Il brandit son trophée en direction des enfants dont la barque continuait de glisser silencieusement. Ces quatre paires d'yeux, fixés sur lui, ne le gênaient pas plus. Eux aussi étaient pris en faute. Il les toisa, un temps, debout sur la rive, la carpe à la main. De plus près, on aurait décelé une lueur maligne dans ses petits yeux noirs, une lueur de complicité. Puis il disparut à leurs regards coupables et s'enfonça dans le bois du coteau.

Tous quatre debout dans la barque, à contre-jour, emportés par le courant, ils semblaient les victimes innocentes d'un sacrifice rituel au fleuve auquel on venait de ravir une vie.

La barque vint brutalement s'échouer sur la chaussée qui barrait le cours d'eau qui barrait le cours d'eau pour alimenter le moulin. Soudainement rejetés, ils  s'éboulèrent comme des quilles au fond de l'embarcation. La stupeur de la rencontre avec le braconnier fut balayée par le choc. Ce furent aussitôt cris, pleurs et appels au secours.

   Très vite, Jean se releva et prit l'air grave du capitaine avant le naufrage. Il n'était pas très rassuré mais ne voulait pas céder à la panique devant les filles. Il avait plus facilement gardé son sang froid car sa chute avait été amortie par les corps entassés de son équipage, lequel comptait deux coudes écorchés, deux ecchymoses mal placées et trois échines endolories.

   La barque était posée sur la chaussée que l'eau recouvrait de vingt bons centimètres, bloquée en son centre par un pavé exondé et maintenue parallèle à la rive par la force du courant. Elle avait la stabilité d'une assiette chinoise tournoyant à l'extrémité d'un bambou.

   En aval, quatre mètres de contrebas; en amont, le courant. On ne pouvait tenter de remettre la barque à flots sans risquer la chute. Il ne restait plus qu'une solution, désespérante pour un capitaine : abandonner le navire.

  • "Tout le monde descend !"

   Jean descendit le premier. Il tenait la barque par le bord afin de permettre aux trois passagers dépités de l'imiter. Lorsque Camille, le dernier, fut descendu, Jean se sentit emporté avec l'esquif vers la catastrophe. Il lâcha tout. Il n'avait pas prévu l'inévitable conséquence du délestage sur le tirant d'eau. Médusés, se mordant les lèvres, virent la barque traverser la chaussée et basculer dans le vide. Elle alla se planter au pied de la retenue. Epave verticale, cette carcasse goudronnée était une insulte aux lois élémentaires de la navigation.

Les enfants avançaient  lentement, les pierres de la chaussée étaient agressives à leurs pieds. En équilibre sur une jambe pour soulager l'autre, tels quatre héronneaux en quête de leur pitance, la bouche en cul de poule, soufflant et secouant la main pour conjurer la douleur, ils regagnèrent la rive.

  •    "Terre !" cria Jean.

  Dans un ensemble parfait, croisant la cheville et  le genou, ils éliminèrent les petits graviers encore collés à la plante de leurs pieds. Ils remontèrent la rivière par le grand chemin, toujours sur la pointe des pieds, en choisissant avec minutie leurs points d'appui.

   Ils retrouvèrent leurs chaussettes et leurs chaussures là où ils les avaient laissées et se mirent à méditer sur les conséquences de leur naufrage. Le père Arsène finirait par trouver sa barque au pied de la chute. Mais comment se l'expliquera-t-il ? Ils se disaient, comme font toujours les enfants, qu'ils n'étaient que des enfants, qu'ils n'étaient pas vraiment responsables, qu'au pire ils se feraient disputer, priver de quelque chose - pas trop grave.

 Ils se disaient aussi, sans trop savoir pourquoi, qu'Alexis, ne les dénoncerait pas  : il serait muet comme une carpe.

 

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