III Céleste

  Les enfants se laissaient tremper jusqu'aux os, comme pour se laver de tout soupçon. Ravis de cette bénédiction qui leur tombait du ciel. Les garçons entrèrent à La Cort, une belle ferme sise à la droite de l'église, et les filles rejoignirent La Métairie qui faisait face au clocher. Trempés guenés, le nez bas, Camille et Jean, semblant se repentir d'avance, une manière d'esquiver les reproches, pénétrèrent dans l'unique pièce de vie de la ferme. De chaque côté de la porte qui mène à l'écurie, un lit de coin à rouleaux : celui de Grand-père et celui de Grand-mère. Sur le mur du fond, un vaisselier et un  bahut à deux portes encadrent la pendule comtoise. La cheminée sur le mur de gauche, apporte chaleur et lumière. Le centre de la pièce est occupé par la longue table en chêne flanquée de deux bancs en merisier. Tout le monde était attablé et la conversation allait bon train. Grand-père riait fort en bout de table, sa jambe de bois posée sur la traverse. Seule Céleste qui mangeait debout près de la cheminée remarqua l'entrée des deux garnements.

   Céleste n'avait ni le visage soucieux ni l'air méchant. Elle ne portait aucune des marques qu'ont parfois les anciens d'avoir crispé leurs désirs, retenu leurs colères ou eu tant de misères, qu'à l'âge où le corps se fatigue de tenir la pose, les rides du visage raconte leur vie aux petits enfants. Malgré ses soixante ans, elle avait la peau d'une jeunesse, et on disait que c'était de n'avoir usé le savon qu'à laver le linge. Elle était gagée pour le temps des moissons et aidait à la cuisine. Elle louait ainsi ses journées pour les battages ou les vendanges, pour servir aux noces ou donner la main aux grands nettoyages de printemps. En temps ordinaire, elle menait son unique vache paître le long des chemins communaux ou roulait sa brouette vers le lavoir. Sa vie était réglée comme du papier à musique et sa quiétude passait pour de l'innocence. Elle n'avait jamais eu de galant et les vieux gars que l'on plaisantait au sujet de ce cœur à prendre rejetaient la proposition d'une moue peu flatteuse. C'est qu'elle n'avait eu ni jeunesse ni enfance : elle serait née vieille. Aux fêtes, elle restait assise à regarder les autres faire, sans véritable plaisir, sans grande jalousie, attendant la fin pour rentrer chez elle malgré tout satisfaite.

  Elle avait toujours servi sa mère que l'on disait tyrannique avec la même tranquillité et l'enterra sans peine ni soulagement, fleurissant, depuis, sa tombe sans indifférence ni compassion.

   Elle posa son assiette sur le buffet, décrocha le torchon qui séchait sur le fil tendu entre les corbeaux de la cheminée et vint frictionner la tête des deux garnements. Céleste frottait sans violence et ses caresses dégageaient des effluves odorants qui leur ouvraient l'appétit. Ils s'enivraient des odeurs chaudes de bois, de fumée, de légumes imprégnées dans le lin. Elle vint les placer en bout de banc, la place des petits, parce qu'on peut approcher le banc de la table. Elle alla puiser ensuite dans le chaudron pendu à la crémaillère deux grandes louches de soupe, l'obligatoire bouillon de légumes épaissi de pain dur trempé qu'on évitait de gaspiller et les versa dans deux écuelles de faïence blanche. Les deux garçons, ébouriffés, se pressèrent de rattraper à grande vitesse, rivalisant de grimaces pour éviter le bruit qu'on fait immanquablement lorsqu'on aspire la cuillérée.

Et Céleste reprit, sans mot dire, sa place au coin de l'âtre telle une vestale, pétrifiée, immuable.

 

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