IX Le Trou

   Grand-père n'aimait pas parler de la guerre, de comment il y avait perdu sa jambe, et quand nous le pressions de questions, il éludait par un " Y'a pas eu que du joli ! " Mais ce soir là, épuisé de notre escapade à la rivière, lessivé par la  côte et la pluie, abruti par les discours des adultes, la tête inscrite dans mon coude, affalé à côté de mon assiette vide, j'ai rêvé...

   De noirs corbeaux, auréole noire de la guerre, tachaient le lavis grisâtre du ciel mouillé. Les hommes grouillaient dans les tranchées saumâtres, échelles horizontales aux murs de chair souillés...

   Bientôt quatre ans que la 13ème compagnie du 4ème régiment de marche de Zouaves avait quitté Bizerte après que l'ordre de mobilisation fût tombé. Le rouge des chéchias et la blancheur des sarrouels, la tenue orientale, qu'ils portaient au regroupement de la gare de Bercy avaient depuis longtemps cédé leur éclat à la boue qui recouvrait la tenue de combat. Le paysage aussi avait disparu sous le " marmitage " incessant des batteries des deux camps.

   Les " Zouzous " avaient appris à se terrer, à se tapir dans un trou creusé comme on pouvait dans la terre mille fois labourée par les obus. L'ordinaire avait tant bien que mal été amélioré ce quinze juillet 1918 pour la Fête Nationale qu'ils avaient passée dans les camions entre la forêt de Compiègne et Ivors au sud-est de Villers-Cotterets. Ils ignoraient encore l'attaque déclenchée sur Reims et ne souhaitaient que du repos. Mais déjà, la grande contre-offensive du Maréchal Foch était lancée : elle devait réduire la poche conquise par l'ennemi entre Soissons, Reims et Château-Thierry...

   [ " On se mit en route à la faveur de la nuit complice, un peu trop peut-être car l'obscurité fut totale en forêt de Villers-Cotterêts. Grâce à l'habileté des guides, la colonne se trouva le 16 au matin, à vue de l'ennemi, au carrefour du Saut du Cerf en forêt de Retz. On put enfin dormir. Le 17 au soir, nous avions pris position en lisière de la forêt entre le carrefour de la Grosse Pierre et celui des Cordeliers près de Longpont.

   Au petit matin, après un tir de barrage de nos 75, nous prenons la ferme des Granges en moins d'une heure. Nous traversons la Savières avec de l'eau jusqu'à la poitrine et nous passons la voie ferrée. Mais l'ennemi s'est ressaisi et nous cloue sur place par un martelage de 77 et des tirs de mitrailleuses qui partent de la ferme de Montremboeuf. Nous sommes en terrain découvert.

  • " Attention aux "mouches" ! Couchez-vous ! " crie le chef de section.

   Les Prussiens tirent maintenant avec leurs engins de tranchée, une averse de grosses torpilles nous glace les os, avec un bruit d'enfer, une sinistre "bamboula". A toute chose malheur est bon, un entonnoir apparaît, profond de plusieurs mètres, du beau travail de grosse "marmite". Nous plongeons dans cette crevasse providentielle sachant qu'à l'endroit précis où un obus est tombé, un second ne tombera pas...en théorie. Je me retrouve, musette par dessus tête, au fond du ravin. Ferdinand, le bleuet de la classe 19, me tombe sur le dos et s'agrippe à mos poste téléphonique portatif. C'est le dénommé Pou, Ferdinand Pou. Comme si je n'en avais pas assez, on m'avait collé celui-là à dérouler le fil téléphonique : un travail d'araignée pour un petit pou. Plus habile à poser des collets qu'à faire une épissure qui tienne la route. Je l'expédie à Tataouine vite fait l’arpète téléphoniste et je me hisse jusqu'à la lèvre de la crevasse. La compagnie a disparu dans la taupinière creusée par les " gros noirs ", il ne pleut plus trop de fer. Dans la fosse à ma gauche, allongé sur le parapet de terre, mon capitaine observe aux jumelles la position boche.

   La ferme est une véritable forteresse. Sur notre droite, le bois de Mauloy pourrait nous offrir un couvert mais il est déjà occupé par deux bataillons ennemis. Nous nous trouvons vraiment en flèche, il est midi. Il faut transmettre les observations au colonel et les positions à notre artillerie mais je n'arrive pas à établir la communication : la ligne a dû être coupée.

  • " Téléphonistes, réparez-moi ça en vitesse, on tient la position ! A vos pelles ! "

   Pendant que les copains commencent le travail de sape - on est peut-être là pour un bon moment - Pou et moi, la pelle en main, traînant le poste et le rouleau, nous rampons à terrain nu sous l'arrosage de la " tante qui bégaie ", la mitrailleuse allemande. Le capitaine organise un tir de couverture et nous avançons plus vite. A cinquante mètres de la route de Villers Helon, la ligne volante est bel et bien coupée. Il va falloir creuser d'une part pour travailler à l'abri des éclats d'autre part pour retrouver les fils enterrés. D'abord le trou individuel !

   Le nez dans l'argile, le casque sur la nuque, je commence à creuser sous moi, à la main. Je me fais penser à une tortue s'enterrant pour l'hiver. Je me suis fait un berceau, berceau-tombeau, l'écart d'une vie. Je peux me retourner sur le dos et attaquer à la pelle entre mes jambes en jetant la terre par-dessus l'épaule, comme on balance du sel, par superstition. Je suis mon propre fossoyeur. Mon bouclier de terre est désormais suffisant. Je trône, le dos au feu, presque confortable. Pour le jeune Pou, c'est une autre paire de manches, il est cloué sur le dos comme une chouette sur la porte d'une grange, les yeux accrochés au ciel, les mains crispées sur la terre, enfant terrorisé, accroché au tablier de sa mère. Il est tétanisé, paralysé. Quand on est comme ça, c'est comme si on était mort, l'effet de bombe, on n'est pas touché mais ça passe tellement près que c'est pareil. Un tir nourri le recouvre d'un filet mortel. A n'importe quel moment, il peut se relever comme on se lève le matin, pensant qu'il fait beau, découvrir l'orage en ouvrant les volets et être foudroyé avant d'avoir compris.

   Je l'agrippe par le revers de sa veste et je le ramène sur moi sans trop de difficulté car la terre et molle et glissante. Il ne pèse pas bien lourd le Ferdinand. Des grenades boches tombent à quelques pas de nous et nous éclaboussent de taches de rousseur, couleur d'argile. Il n'y a pas de place pour deux dans mon gîte, il faut que j'aille plus loin. C'est la loterie. je compte j'usqu'à trois et je rampe hors du trou à la vitesse du lézard vert qu'on s'amusait à chasser autrefois dans les vignes sur le retour de l'école. Je cherche, comme lui, un creux dans cette fange tandis que les obus de 77 éparpillent leurs éclats de tous côtés. Une volée de grenaille me couche sur le côté. Pou, mon Pou, l'arpète des transmissions, le bleuet de la classe 19, Ferdinand, mon camarade, un Zouzou, disparaît dans un jaillissement de terre et de feu. Il a laissé sa vie à la place de la mienne. J'y ai laissé ma jambe."]

   Céleste me prit dans le berceau de ses bras. Elle m'emporta jusqu'à la chambre. Elle m'allongea sur le lit à rouleau. Elle retira mes godillots. Je n'ouvrai pas les yeux, goûtant pleinement ce moment de douceur protectrice et ne saurai jamais ce que j'ai rêvé.

   Grand-père n'aimait pas parler de la guerre. Lorsque nous le pressions de questions, comment il avait perdu sa jambe, il éludait par un " Y'a pas eu que du joli !" Et l'auréole noire de ses yeux mouillés imposait le silence et le respect.

 

   Grand-père n'aimait pas parler de la guerre, de comment il y avait perdu sa jambe, et quand nous le pressions de questions, il éludait par un " Y'a pas eu que du joli ! " Mais ce soir là, épuisé de notre escapade à la rivière, lessivé par la  côte et la pluie, abruti par les discours des adultes, la tête inscrite dans mon coude, affalé à côté de mon assiette vide, j'ai rêvé...

   De noirs corbeaux, auréole noire de la guerre, tachaient le lavis grisâtre du ciel mouillé. Les hommes grouillaient dans les tranchées saumâtres, échelles horizontales aux murs de chair souillés...

   Bientôt quatre ans que la 13ème compagnie du 4ème régiment de marche de Zouaves avait quitté Bizerte après que l'ordre de mobilisation fût tombé. Le rouge des chéchias et la blancheur des sarrouels, la tenue orientale, qu'ils portaient au regroupement de la gare de Bercy avaient depuis longtemps cédé leur éclat à la boue qui recouvrait la tenue de combat. Le paysage aussi avait disparu sous le " marmitage " incessant des batteries des deux camps.

   Les " Zouzous " avaient appris à se terrer, à se tapir dans un trou creusé comme on pouvait dans la terre mille fois labourée par les obus. L'ordinaire avait tant bien que mal été amélioré ce quinze juillet 1918 pour la Fête Nationale qu'ils avaient passée dans les camions entre la forêt de Compiègne et Ivors au sud-est de Villers-Cotterets. Ils ignoraient encore l'attaque déclenchée sur Reims et ne souhaitaient que du repos. Mais déjà, la grande contre-offensive du Maréchal Foch était lancée : elle devait réduire la poche conquise par l'ennemi entre Soissons, Reims et Château-Thierry...

   [ " On se mit en route à la faveur de la nuit complice, un peu trop peut-être car l'obscurité fut totale en forêt de Villers-Cotterêts. Grâce à l'habileté des guides, la colonne se trouva le 16 au matin, à vue de l'ennemi, au carrefour du Saut du Cerf en forêt de Retz. On put enfin dormir. Le 17 au soir, nous avions pris position en lisière de la forêt entre le carrefour de la Grosse Pierre et celui des Cordeliers près de Longpont.

   Au petit matin, après un tir de barrage de nos 75, nous prenons la ferme des Granges en moins d'une heure. Nous traversons la Savières avec de l'eau jusqu'à la poitrine et nous passons la voie ferrée. Mais l'ennemi s'est ressaisi et nous cloue sur place par un martelage de 77 et des tirs de mitrailleuses qui partent de la ferme de Montremboeuf. Nous sommes en terrain découvert.

  • " Attention aux "mouches" ! Couchez-vous ! " crie le chef de section.

   Les Prussiens tirent maintenant avec leurs engins de tranchée, une averse de grosses torpilles nous glace les os, avec un bruit d'enfer, une sinistre "bamboula". A toute chose malheur est bon, un entonnoir apparaît, profond de plusieurs mètres, du beau travail de grosse "marmite". Nous plongeons dans cette crevasse providentielle sachant qu'à l'endroit précis où un obus est tombé, un second ne tombera pas...en théorie. Je me retrouve, musette par dessus tête, au fond du ravin. Ferdinand, le bleuet de la classe 19, me tombe sur le dos et s'agrippe à mos poste téléphonique portatif. C'est le dénommé Pou, Ferdinand Pou. Comme si je n'en avais pas assez, on m'avait collé celui-là à dérouler le fil téléphonique : un travail d'araignée pour un petit pou. Plus habile à poser des collets qu'à faire une épissure qui tienne la route. Je l'expédie à Tataouine vite fait l’arpète téléphoniste et je me hisse jusqu'à la lèvre de la crevasse. La compagnie a disparu dans la taupinière creusée par les " gros noirs ", il ne pleut plus trop de fer. Dans la fosse à ma gauche, allongé sur le parapet de terre, mon capitaine observe aux jumelles la position boche.

   La ferme est une véritable forteresse. Sur notre droite, le bois de Mauloy pourrait nous offrir un couvert mais il est déjà occupé par deux bataillons ennemis. Nous nous trouvons vraiment en flèche, il est midi. Il faut transmettre les observations au colonel et les positions à notre artillerie mais je n'arrive pas à établir la communication : la ligne a dû être coupée.

  • " Téléphonistes, réparez-moi ça en vitesse, on tient la position ! A vos pelles ! "

   Pendant que les copains commencent le travail de sape - on est peut-être là pour un bon moment - Pou et moi, la pelle en main, traînant le poste et le rouleau, nous rampons à terrain nu sous l'arrosage de la " tante qui bégaie ", la mitrailleuse allemande. Le capitaine organise un tir de couverture et nous avançons plus vite. A cinquante mètres de la route de Villers Helon, la ligne volante est bel et bien coupée. Il va falloir creuser d'une part pour travailler à l'abri des éclats d'autre part pour retrouver les fils enterrés. D'abord le trou individuel !

   Le nez dans l'argile, le casque sur la nuque, je commence à creuser sous moi, à la main. Je me fais penser à une tortue s'enterrant pour l'hiver. Je me suis fait un berceau, berceau-tombeau, l'écart d'une vie. Je peux me retourner sur le dos et attaquer à la pelle entre mes jambes en jetant la terre par-dessus l'épaule, comme on balance du sel, par superstition. Je suis mon propre fossoyeur. Mon bouclier de terre est désormais suffisant. Je trône, le dos au feu, presque confortable. Pour le jeune Pou, c'est une autre paire de manches, il est cloué sur le dos comme une chouette sur la porte d'une grange, les yeux accrochés au ciel, les mains crispées sur la terre, enfant terrorisé, accroché au tablier de sa mère. Il est tétanisé, paralysé. Quand on est comme ça, c'est comme si on était mort, l'effet de bombe, on n'est pas touché mais ça passe tellement près que c'est pareil. Un tir nourri le recouvre d'un filet mortel. A n'importe quel moment, il peut se relever comme on se lève le matin, pensant qu'il fait beau, découvrir l'orage en ouvrant les volets et être foudroyé avant d'avoir compris.

   Je l'agrippe par le revers de sa veste et je le ramène sur moi sans trop de difficulté car la terre et molle et glissante. Il ne pèse pas bien lourd le Ferdinand. Des grenades boches tombent à quelques pas de nous et nous éclaboussent de taches de rousseur, couleur d'argile. Il n'y a pas de place pour deux dans mon gîte, il faut que j'aille plus loin. C'est la loterie. je compte j'usqu'à trois et je rampe hors du trou à la vitesse du lézard vert qu'on s'amusait à chasser autrefois dans les vignes sur le retour de l'école. Je cherche, comme lui, un creux dans cette fange tandis que les obus de 77 éparpillent leurs éclats de tous côtés. Une volée de grenaille me couche sur le côté. Pou, mon Pou, l'arpète des transmissions, le bleuet de la classe 19, Ferdinand, mon camarade, un Zouzou, disparaît dans un jaillissement de terre et de feu. Il a laissé sa vie à la place de la mienne. J'y ai laissé ma jambe."]

   Céleste me prit dans le berceau de ses bras. Elle m'emporta jusqu'à la chambre. Elle m'allongea sur le lit à rouleau. Elle retira mes godillots. Je n'ouvrai pas les yeux, goûtant pleinement ce moment de douceur protectrice et ne saurai jamais ce que j'ai rêvé.

   Grand-père n'aimait pas parler de la guerre. Lorsque nous le pressions de questions, comment il avait perdu sa jambe, il éludait par un " Y'a pas eu que du joli !" Et l'auréole noire de ses yeux mouillés imposait le silence et le respect.

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site