XII Le Régent

XII Le Régent

   Mademoiselle Coutaud, fraîche émoulue de Notre Dame de Fontenay-le-Comte, aurait tout aussi bien pu coiffer la cornette au couvent des filles de l'Union Chrétienne. Elle avait choisi d'être institutrice. Originaire de Saint-Pierre-le-Vieux, elle avait la morphologie de la maraîchine, large de bassin, les fesses en goutte d'huile, le dos bien droit pour contrebalancer une poitrine en porte-à-faux, elle avait les cheveux bruns et des yeux noirs comme des boulets de charbon. Elle n'avait que cinq ans de plus que la plus âgée de ses élèves. Elle n'était pas bien grande, mais le collet monté de sa robe, sa coiffure tirée à quatre épingles, son nez pointu et ses lèvres minces qui se desserraient à peine pour dire bonjour, son regard doux et pénétrant impressionnaient même les plus radicaux. Elle avait quelque chose de Sainte Thérèse de Lisieux, déterminée et compatissante, froide et généreuse.

   Il y avait encore à cette époque, un café-tabac et une pompe à essence à bras Avia dont les deux réservoirs transparents se remplissaient alternativement de cinq litres de carburant légèrement rosé, une forge, trois épiceries, un mécanicien sans garage, une couturière, un menuisier et sa scierie, quatre grosses métairies et aussi deux écoles. L'école catholique qui n'accueillait que les filles, l'école laïque qui n'accueillait que les garçons. Chaque famille, à quelques rares exceptions près, avait des drôles dans les deux écoles : les filles chez les curés, les gars à la communale. Ecole des culs-bénits, école du diable. Les plus radicaux, le forgeron et le menuisier affichaient leur anticléricalisme tout en affirmant leur ouverture d'esprit. Libres penseurs, ils étaient néanmoins dépendants de leur principal pourvoyeur : la confection des cercueils pour l'un et la forge des croix ou des grilles d'entourage des tombes pour l'autre. Ce n'était pourtant pas par intérêt qu'ils recevaient, l'un et l'autre, en toute intelligence, le curé à leur table et tapaient la belote en polémiquant à propos de tout, ( ce qui consistait surtout à ne pas écouter l'autre ) et surtout du Président Coty que chacun mettait dans son camp. Ces joutes oratoires ne faisaient aucun gagnant ni perdant.

   Monsieur Jaudeau, l'instituteur public, venait de prendre sa retraite à l'âge de soixante cinq ans, après trente ans de bons et loyaux services auprès de la commune. Garant des valeurs républicaines, secrétaire de mairie, chasseur, pêcheur et donc menteur, il avait converti deux générations au bien-fondé du colonialisme. De l'Indochine à l'Afrique, il désignait de sa règle en bois les races blanches, jaunes, rouges et noires sur les panneaux didactiques, lui qui n'avait jamais quitté le bocage, réformé pour cause de pieds plats. Il avait donné à ses élèves la conviction qu'ils étaient les phares d'une civilisation qui ne tarderait pas à déchanter, mais dont les idées auront la peau dure.

   Frais émoulu de l'Ecole Normale de Garçons de La Roche sur Yon, supprimée par Pétain et rétablie à la Libération, le nouvel instituteur avait peu de choses en commun avec son prédécesseur. Ni chasseur, ni pêcheur, ignorant à peu près tout du jardinage, il n'avait de toutes ces choses là qu'une connaissance encyclopédique qu'il comptait bien transmettre à tous ces petits sauvages qui, à ses yeux manquaient de Culture. Il aurait tout aussi bien être ingénieur des Ponts et Chaussées, mais il avait choisi cette profession de foi qui oeuvrait à l'émancipation des classes populaires et à leur accession à des postes administratifs. Il avait quelque chose de Trotsky avec ses lunettes rondes qui amplifiaient un regard plein d'espoir en un avenir hypothétique, voire utopique. Avec son costume noir qui flottait autour d'une silhouette longiligne et son col de chemise amidonné, il avait aussi un peu l'air d'un jeune curé de campagne.

   Il y en avait plus d'un et surtout plus d'une qui avaient dans l'idée que ces deux là, Mademoiselle et le Régent, feraient un bon couple, et se figuraient qu'on pourrait les marier. Au lavoir, dans les caves ou à la veillée, on faisait des mariages en associant les terres et les biens, et on ne se trompait pas souvent même quand il s'agissait d'une laide ou d'un bredin. Advenait ce qui devait advenir. Etait-ce la pression sociale qui faisait que deux êtres se soumettaient aux attentes ou bien que leurs désirs secrets transpiraient tant qu'ils obtenaient l'assentiment de la collectivité?  Marie-toi à ta porte à femme de ta sorte! disait l'adage. Avec ces deux là, l'affaire était plus compliquée. Il s'agissait de la réconciliation de l'Eglise et de l'Etat. Les chances que Mademoiselle Coutaud et Monsieur Girard se rencontrent étaient bien faibles, et les entremetteuses se perdaient d'imagination. Heureusement, il y avait le 11 novembre. L'Union Sacrée. Plus de vains débats entre les "Deux France", la catholique et la républicaine, juste La France éternelle. Le 11 novembre, on rendait hommage aux soldats morts pour La France, 1 400 000 morts pour Dieu et pour La Patrie. Le pédagogue avait fait chercher à ses élèves les plus grands l'histoire de chacun des soldats dont le nom était gravé sur le monument aux morts. Ceux qui en avaient encore un avaient interrogé leur grand-père qui en général n'était pas prolixe sur le sujet. Les autres s'étaient contentés de sonder leur père qui réinventait l'Histoire. Mort au feu, mort au combat, mort des suites de ses blessures, toujours mort en héros.

   Cette année là, le 11 novembre tombait un dimanche. Employé communal volontaire, le Garde Champêtre, après un improbable roulement de tambour, proclamait ses annonces tous les dimanches matin. Il ne portait ni képi ni bicorne et ne bénéficiait d'aucun uniforme. Habitant le centre bourg, il faisait sa première prestation au seuil de sa porte puis montait au calvaire, mais c'est la sortie de la messe qui rassemblait le plus grand nombre d'auditeurs et permettait aux fermiers des villages alentour d'être légitimement informés. AVIS A LA POPULATION DU 4 NOVEMBRE : Dimanche prochain, 11 novembre, la messe sera célébrée à 9 h 00 en l'église Notre Dame, à 10 h 00 formation du cortège et défilé jusqu'au cimetière, 10 h 20 cérémonie patriotique au monument aux morts, dépôt de gerbes en l'honneur des hommes morts au combat, appel aux morts, allocution de Monsieur le Maire, 11h 20 formation du cortège jusqu'à la mairie,  11 h 30 vin d'honneur offert par la municipalité.

   La plupart des élèves assistaient à l'Office, à l'exception de deux fils de radicaux qui attendaient devant l'église auprès de leur maître. Face au tympan nu du portail, les mains croisées sur la canne de son parapluie, les jambes écartées et le corps bien droit, l'enseignant symbolisait la Franc-maçonnerie défiant la religion. A l'issue de la cérémonie, les autres élèves venaient s'agglutiner autour de leur instituteur qui, exceptionnellement, serrait la main des plus grands et imposait une main bienveillante sur le crâne des plus petits. On était hors l'école, on représentait La République et l'Etat. Les porte-drapeaux se rangeaient en tête de cortège, l'air grave, suivaient la municipalité, le Garde Champêtre, Moïse et son clairon dont il avait un peu appris à jouer quand il était à "Mess" et  dont la présence était indispensable pour la sonnerie aux morts. Le commun des ouailles fermait la marche derrière les enfants des écoles, les garçons qui adoptaient le pas martial des anciens combattants et les filles vêtues de blanc comme pour une première communion. La plus âgée d'entre elles portait la gerbe. C'est à la fin de l'hymne français chanté par les élèves de Monsieur Girard que la pluie s'est mise à tomber en trombe. Brassens avait déjà écrit "Le parapluie". " Courant alors à sa rescousse, il lui proposa un peu d'abri... Un p'tit coin d'parapluie..." La suite tout le monde la connaissait et s'en réjouissait. On remerciait Dieu et la Météo. Une fois de plus le pronostic, aussi fou soit-il, s'était réalisé.

   Novembre de cette année là, en Algérie, c'est le début de la "chtrounga", les explosions, le plastic, entre Bab el oued et El Biar , la fin des "évènements", le début d'une guerre. Monsieur Girard, ex sursitaire, sera appelé sous les drapeaux. Après qu'il aura reçu sa feuille de route, l'instituteur quittera le village quasi comme un voleur. Monsieur Jaudeau reprendra du service en attendant la nomination d'un remplaçant. Mademoiselle Coutaud aussi nous aura quittés, son ventre s'arrondissait de l'Union Sacrée. Mort pour La France à Tizi Ouzou, il ne connaîtra jamais sa fille.

"Si chanter mon amour c'est aimer ma patrie/ je suis un combattant qui ne se renie pas./ Je porte au cœur son nom comme un bouquet d'orties,/ Je partage son lit et marche de son pas."Jean Senac

 

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