12c Le Rapatrié

Cette côte est dure, j'appuie sur les pédales avec le désespoir des derniers mètres. Il y a un mois exactement, j'étais à 1200 kilomètres de là, depuis 5 ans aujourd'hui. Arbeit-Kommando, Schwarzenbach an der saale, Bavière. Je repense à Rosa. Je reviens ici et je suis encore ailleurs, là-bas. Enfin, j'ai récupéré ma bicyclette pour faire les 9 kilomètres qui me séparaient encore de Mary, de Bournezeau à Puymaufrais. J'ai mis mon complet veston d'avant guerre, avec mon écharpe blanche; je n'ai jamais été bien gros, mais là, je flotte dedans. Le dernier virage, celui du cimetière qui nous attend tous. Je suis vivant, combien de camarades sont morts en captivité! J'ai 30 ans, Mary 24. Nous n'avons vécu ensemble que de correspondance. Ich liebe dich, Mary. Quand nous avons été libérés par les Américains, j'ai été envahi par ton souvenir, avec l'impatience de te retrouver. Maintenant que je suis ici, à quelques tours de roues de toi, je suis dans la déchirure de ma vie de KriegsGefangen, K.G, Prisonnier de Guerre, je t'aime Rosa.

Puymaufrais, le Bout du Monde, j'en ai tant rêvé. Le calvaire, j'ai vécu un calvaire, j'arrive au calvaire. C'est la fin de ce calvaire ou le début d'un autre ? Ce n'est pas facile de revenir. Mes pensées se mélangent. Je ne savais pas ce qui m'attendait à mon arrivée au stalag XIII B. Je ne sais pas ce qui m'attend ici. Je ne suis plus celui qui est parti il y a 5 ans, je suis un autre, un rapatrié, un étranger à mon pays, un arraché de là-bas qui n'est pas ma patrie. C'est comme si je ne me reconnaissais pas. Je reviens en étranger, étranger à moi-même. J'ai peur, plus peur encore de ce que je connaissais que de l'inconnu. Je mets pied à terre, je couche mon vélo à côté du calvaire et je m'assieds au pied de la croix. La croix gammée flottait sur la place du restaurant de Rosa. Christ en bois, toi aussi tu es revenu, ressuscité. Pour moi ce n'est pas une résurrection. Rosa. Les hommes, le père et le fils avaient été mobilisés. Ils étaient partis sur le front russe après l'offensive soviétique de janvier 42. Je ne rentrais plus au stalag depuis le mois de février. Comme beaucoup de mes camarades, prisonniers de guerre à statut allégé, je restais chez l'habitant qui m'employait comme ouvrier boucher  et cuisinier. La famille Fuchs tenait un restaurant-boucherie-charcuterie. Je touchais une solde en véritables marks, 80 marks.

Le garçon boucher est de retour. Aurais-je encore l'humeur de la faire rire. Aura-t-elle souri aux avances d'un autre? Je n'ai plus reçu de lettres de Mary depuis janvier 1943, je n'ai plus écrit non plus, ni à elle, ni à ma mère, ni à mon frère, comme si j'avais décidé ne pas rentrer ou comme si j'en avais perdu tout espoir, comme si ma vie s'était reconstruite ici, à Schwarzenbach. La petite Paula s'était trouvée orpheline, son père était tombé en janvier 1943 à Stalingrad. Elle m'appelait onkel Hermann. Rosa anesthésia sa douleur dans le travail au restaurant. J'étais le seul dans la maison à pouvoir apporter un peu de joie de vivre à la petite Paula. Je lui chantais " Ma pomme, c'est moi ah ah ah, j'suis plus heureux qu'un roi..." Elle m'appela onkel mapom'. J'suis plus heureux qu'un roi quand Paula me saute au cou, onkel mapom'. Les civils allemands venaient frapper au carreau du restaurant et c'était moi le prisonnier, le Franzose, qui leur donnait le surplus de gras de charcuterie. Ils m'appelaient "Mapom'" et c'était affectueux, en tous cas reconnaissant. Quand j'étais encore au stalag, que je travaillais à la carrière de talc, d'un coup de masse, j'ai écrasé la main de l'ouvrier allemand qui tenait la barre à mine. J'ai cru que ma dernière heure était arrivée, mais cet homme a pris ma défense, il a dit que c'était juste un accident. Lorsque trois mois plus tard j'ai fait une péritonite, c'est un chirurgien allemand qui m'a ôté l'appendice et qui m'a sauvé la vie. Je ne retrouverai pas ma vie d'avant. On change quand on est sur le point de mourir. On dit qu'on ne se libère pas de son passé mais j'ai deux passés, passé proche, passé antérieur. Où est mon futur ? Assis sur les marches du calvaire, j'ai le cul entre deux chaises. Je suis du signe de la balance alors j'oscille dans mon présent. Si la première personne que j'aperçois remonte la Grand'rue, je repars, si elle la descend, je reste.

Si le sacristain était revenu de sonner l'angélus, cette histoire n'aurait jamais pu être écrite : son auteur ne serait pas né!

 

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