VIII Le Feu

Pour sûr, on n'arrête pas le progrès ! Et quand bien même...

   Les anciens dodelinaient de la tête, affichaient une moue sceptique - toutes ces machines tueront le Paysan - mais ils se taisaient : de toutes façons, ils ne verraient pas... Les moins anciens hésitaient entre un mutisme réprobateur et la fierté complaisante du père. Les jeunes, eux, n'avaient pas d'alternative. Il fallait être de son temps, du temps qui, désormais, valait de l'argent, de l'argent pour plus de terre, plus de terre pour plus de revenu, plus de revenu pour plus de confort, plus de confort pour que la femme qui refusait de marier un paysan accepte encore d'épouser un chef d'exploitation agricole.

   Alors Edouard a vendu son temps à venir, son avenir à crédit, pour ne pas être en retard sur son temps car le progrès n'attend pas. Il a investi dans le tracteur et la charrue pour commencer puis dans le foncier. Il a arraché les haies pour économiser du temps. Il a semé du " qui-pousse-vite ", du " qu'on-arrose ", du " qu'on-bottelle " et du " qu'on-vend ". Il a vécu intensivement.

   Mais depuis peu, quelqu'un s'acharnait à ruiner tous ces efforts et à les transformer en temps perdu. Le feu se mettait aux granges pleines à craquer du temps précieux qu'on avait passé à les rembourrer de paille, de foin serré au roumbaleur comme une cigarette roulée à la botteleuse- ah ! il était passé le temps où on les roulait encore à la main. Chaque fois, trois exploitations étaient touchées. On découvrait trop tard le désastre en rentrant d'une séance du Conseil Municipal, d'une réunion du syndicat, du GAEC ou de la CUMA, parfois même d'une soirée passée à villager de caves en caves. Le pyromane frappait en connaissance, il était du pays mais les gendarmes n'arrivaient pas à lui mettre la main dessus.

   Edouard ne sortait plus. Il était sur le qui-vive et gardait le calibre douze à portée de main. Il ne pouvait pas seulement compter sur ce vieux couillon de chien, sourd comme un pot, qui n'aboyait plus après le facteur que par tradition et qui dormait la nuit dans le fauteuil du salon en face de la télé. Le soir, Edouard programmait son réveil à minuit, évidemment l'heure du crime et, jusqu'à une heure le matin, il faisait sa ronde. En pyjama, couvert d'un vieux pardessus, coiffé de la chéchia du grand-père qui avait été zouave à Bizerte, armé de son fusil, le canon sur l'épaule, le doigt sur la détente, il avait l'allure du fils naturel de Calamity Jane et de Tartarin de Tarascon. Il commençait par visiter la grange, à l'affût de la moindre étincelle, d'un soupçon de luminosité, du geste criminel. Ensuite il longeait la stabulation - étable moderne - contournait le hangar aux machines, traversait la salle de traite pour finir dans la laiterie où, assis sur les bidons de lait, il se postait en sentinelle face à la porte ouverte qui donnait sur le pailler. Ah! qu'il y vienne l'incendiaire, il lui en donnerait du feu et du plomb aussi, plein les fesses! Il ne laisserait pas réduire à néant tant d'années d'amortissement d'emprunts, tant de saisons d'indemnité-sécheresse, tant de mois de subventions à l'hectare, tant de jours passés à traire la vache étatique pour respecter ses quotas, enfin tant de nuits blanches où les pourcentages des taux garantis se battaient contre le maintien des prix dans le cadre de la Politique Agricole Commune...

   Il s'était endormi. C'est la vision en songe du dernier feu allumé devant les grilles de la préfecture qui l'avait sorti de son cauchemar. Après s'être ébroué et vigoureusement frotté les yeux, il jeta un regard panoramique qui s'arrêta net sur une petite lueur rouge, témoin d'une présence criminelle prête à saper les fondements de l'Europe agricole.

Il épaula et tira au jugé. Obscurité totale.

  • "Ah! mon fi'd'vesse, tu l'as pas volé celle là! "

    Edouard se dirigea vers l'endroit présumé de la tentative de délit. Une brise soudaine dévoila la lune et, du même coup, révéla une méprise dont on n'avait pas fini de parler.

   Il avait tiré sur le voyant du contact de son tracteur, flambant neuf, qu'il avait oublié de couper.

 

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