XI La Cane de Moïse

   Quelle idée de s'appeler Moïse! Les seules tables qu'il portera seront les tables de batterie qu'on sortait pour les moissons et qui ne portaient comme inscriptions que les noms des journaliers, gravés au couteau, suivis d'une date. Les seules eaux qu'il affrontera seront celles du Lay, traversé en barque plate avec, comme passagère, la Baronne, son unique vache. Il est vrai que son père, Elie, à l'annonce de sa naissance, avait offert la goutte aux hommes du voisinage venus aux nouvelles. Les femmes étaient auprès de Célestine dont l'accouchement présentait tous les signes d'un siège. Dans le buffet, il y avait, en réserve, des bouteilles de verre blanc, toutes identiques. Les bouteilles d'eau-de-vie et celles d'eau bénite que Célestine avait rapportées de son pèlerinage à Lourdes, lesquelles portaient au goulot un brin de laine. L'émotion rend aveugle et le père de Moïse n'a jamais su son erreur. On en parle encore. Cul-sec! L'eau bénite. Personne ne dit mot. Moïse sauvé des eaux! On leur aurait servi du vinaigre qu'ils n'auraient affiché aucune grimace. Moïse est né la tête en avant. Un couillu, ça s'arrose à la cave. La Folle, le Bacot, l'Othello, le Noah, le vin qui soit-disant rend fou. Moïse ne marcha qu'à deux ans et ne parla qu'à trois ans, et encore très mal. Il avait six ans lorsque sa mère l'oublia à l'épicerie. Au moment de se mettre à table, le père demanda où était Moïse. L'épicière n'avait pas prêté attention, avait éteint la chandelle, et fermé son magasin. On avait retrouvé Moïse, prostré dans le noir, et on l'avait ramené à la maison sans qu'il manifestât la moindre émotion. A l'école du village, Moïse apprit peu, il faisait ses besoins dans la cour comme il faisait à la ferme. Lorsqu'il comprit l'utilité des latrines, il ouvrait la porte basse avec ses dents, les mains dans le dos, parce que les chevaux n'ont pas de bras. Il n'avait d'intérêt que pour la ferme et les animaux. A la cantine, il ne partageait pas le menu des autres. Invariablement et inlassablement, il ravalait les deux grillées de mogette, préparées par sa mère au matin. Son régime habituel. Il n'eut pas besoin d'adolescence, il était dans son élément et se forgea un corps d'adulte à soulever les bottes de pailles lorsque les autres allaient danser au bal du 14 juillet. Moïse ne verra même jamais la mer. La seule fois qu'il quittera le village, ce sera pour effectuer son service militaire. Ce qui lui vaudra son surnom. Moïse deviendra ''Messe'', sa ville de garnison. Il montait sur ses grands chevaux lorsqu'on disait Metz en prononçant le 't'.

- Quand j'étais à Mess'...

   C'était comme une chanson à ripouner. Il avait connu des filles, quand il était à Mess', il avait fumé, quand il était à Mess'. Il avait mangé des quiches et des tartes à la mirabelle, quand il était à Mess'. De fait, à son retour, gavé de cette culture exogène, il maria Louise qui faisait office d'institutrice à l'école des filles.

   Moïse vivra seul dès que Louise, six mois après leur mariage,  sera partie avec Alfred, le boucher. Alfred était venu avec la bétaillère chercher la Baronne, la dernière vache de Moïse. Louise avait fait à manger pour les trois, la Baronne était encore au pré. Après le repas, Moïse était allé faire la sieste. Les vaches mangent même avant d'aller à l'abattoir. Le boucher était reparti avec la Baronne et Louise.

   A Moïse, il ne lui restait plus que ses poules, ses lapins et son jardin. La cueillette des champignons, les châtaignes, le pissenlit, la pêche aux gardons, complétaient son fricot. Il se louait à la journée dans les autres fermes pour les labours, les moissons, les foins, les vendanges, le bois et le cochon l'hiver. Il était nourri et abreuvé. Il faisait "chabrot" avec un grand verre de Bacot qui inondait sa soupe puis se couchait comme ses poules et dormait sans rêves. Moïse vivra jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Sans folie ni raison. A croire que le Noah conserve.

   Sur la cour de la ferme, il y avait une mare informe, une petite "fousse", dans laquelle se hérissaient quelques joncs et dans laquelle coexistaient deux trois grenouilles, quelques gardons rescapés de la pêche que Moïse nourrissait quotidiennement d'appât. Elle attirait, l'été quelques libellules et servait d'abreuvoir aux tourterelles et aux moineaux qui peuplaient le jardin. Posée comme un leurre, un appelant, une canette colvert trouva ses aises sur la marasse, au début du mois de septembre. L'hiver serait précoce. Ou bien s'était-elle échappée d'une ferme alentour...L'hiver serait à l'heure. Tous le matins, en allant donner le grain à ses poules, Moïse laissait sur la rive de la mare une poignée de maïs pour la jeune cane, jetait une boulette d'appât dont les poissons n'auraient pas le temps de se saisir, puis se reculait de quelques pas. Après avoir boulotté ce qui flottait à la surface de l'eau, la cane s'avançait avec méfiance et becquetait l'offrande hors de l'eau. Moïse s'accroupissait et la contemplait. Lorsqu'il se relevait, elle se réfugiait au milieu des joncs, rassasiée. Si Moïse, un lendemain de journée au bois, tardait à venir, la cane lançait des couacs en battant des ailes comme pour appeler un mâle.

" Voilà, voilà, ma Louise, j'arrive."

   De semaines en  semaines, il avait réduit la distance, il pouvait caresser la jeune cane, qu'il appelait Louise, et qui venait à sa rencontre à l'appel de son nom. Elle se dandinait entre ses pieds, de la maison jusqu'au bord de la mare et mangeait dans sa main. Quand il allait au jardin, il caquetait de la langue et de la joue et Louise la cane accourait et marchait à son rythme entre ses sabots. Comme dans un numéro de cirque, il s'amusait à croiser ses pas et elle faisait des arabesques en nasillant de plaisir. S'il s'arrêtait, elle se plaquait au sol et il la prenait entre ses mains et l'embrassait sur le crâne.

" Voilà, voilà, ma Louise, calme toi!"

Il la serrait sous son bras comme un fagot de plumes et la promenait ainsi en lui parlant.

" Tu vois ma Louise, il va falloir rentrer du bois, et arracher les derniers poireaux."

A croire que si le Noah conserve, il rend vraiment fou. Louise le suivait aux poules, aux lapins, quand il allait chercher du bois ou cueillir au jardin. Elle n'entrait pas dans la maison, elle s'arrêtait au seuil et lasse d'attendre, retournait à sa mare. Elle ne quittait jamais la ferme. Moïse, le regard perdu, ravalait sa soupe de pain trempé, vidait une bouteille de Noah, renversait le verre vide sur le goulot et allait se coucher tout habillé.

Ses rêves viraient au cauchemar.

Un colvert se posait sur la mare, tournait en rond autour de Louise, la poitrine gonflée, battant des ailes, le cou tendu vers l'avant. Louise, le bec dans l'eau, ouvrait l'éventail de sa fausse timidité. Bien des fois, les deux s'envolaient laissant la mare comme un trou noir sans remous.

Toujours au matin, Moïse se réveillait avec une oppression sur la poitrine, et se ruait vers la mare, l'estomac noué. Chaque fois, Louise se dandinait vers lui en caquetant de reconnaissance. Louise vivra vingt ans, presque un record pour une cane. jusqu'à ce matin de la Saint Jean, quand Moïse découvrira la mare déserte. il aura beau hucher tant et plus, inspecter le poulailler, explorer le jardin, fouiller la grange, accuser le voisinage, retourner le village, Louise aura disparu. Il n'aura même pas remarqué l'absence du kian, la barrière du jardin, que les jeunes du village, par tradition, auront enlevé et mis sur la place devant l'église.

A la Saint Jean, ils ramassaient les balais, les outils, tout ce qui traînait dehors et dont ils faisaient un feu autour duquel ils dansaient toute la nuit pour finir par s'acoquiner sur la paille des granges. Ils maraudaient tout ce qui pouvait l'être pour l'entasser comme une offrande, une manifestation de la jeunesse , de sa fécondité et de son énergie, un arbre d'abondance.

  • Ils n'auraient quand même pas capturé Louise pour la mettre au bûcher, les salopiots!

Dès lors, Moïse ne dormit plus naturellement. Il lui fallut deux bouteilles pour s'assommer. Il s'endormait régulièrement, la tête dans les coudes, à la table. Le soir il ne mangeait plus, le jour il bourbitait, commençait tout et ne finissait rien. Au crépuscule, assis sur la pierre, il scrutait la mare, l'œil vitreux, le corps empli de larmes qui ne coulaient pas. Pleurer non plus il n'avait jamais appris. Quand il n'y voyait plus goutte, il rentrait, débouchait une bouteille qu'il vidait d'un trait à même le goulot, puis deux, puis trois, et s'écroulait à même le sol. Le nez de Moïse ressemblait de plus en plus à une fraise. Ses fraisiers, dans le jardin, étaient mangés d'herbes. Les poules étaient dépave, les lapins mouraient de soif.

On retrouvera Moïse affalé dans la mare.

Louise la cane, revenue de son escapade, perchée sur son dos, réclamait sa pitance. Ce fut l'unique fois qu'une cane suivit un cortège funèbre de l'église jusqu'au cimetière, d'un pas triste, silencieuse, le cou tendu et le bec au ras du sol.

 

Commentaires (1)

1. mary Bert comme vert mais avec un B 24/03/2015

c'est un peu Roméo et Juliette.....
j'aime tes histoires , j'en entends l'accent

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