X L'Epicière

Mélina était dure de la feuille. Elle avait les portugaises ensablées. Elle entendait dur. Elle était sourde comme un pot. Elle avait l'oreille un peu rebelle. Elle prêtait, malgré tout, une écoute complaisante à tout propos. Elle était d'une gentillesse... Les médisances avaient à son tympan la résonance de confidences, voire de confessions. Les reproches se teintaient de simple bienveillance. Les plaintes se changeaient en aveux de satisfaction. Elle répondait à ce qui dépassait l'entendement par un sourire bienveillant ou bien complaisant... Son infirmité passait, aux yeux des imbéciles, pour de l'innocence.

   Mélina vivait seule, son promis, Ferdinand, Ferdinand Pou, n'était pas revenu de la Grande Guerre. Il était tombé au Champ d'Honneur près de Villers-Cotterêts. Du jour où elle avait reçu la lettre signée du Général Pichon, contre-signée du Commandant Ballivet, Mélina avait baissé pavillon. La nouvelle l'avait abasourdie. Elle avait pris le deuil et ne le quitterait plus jamais.

   Elle tenait boutique dans le bourg, l'épicerie de ses parents, décédés eux aussi. Le père d'une angine de poitrine et la mère, huit jour plus tard, on suppose de chagrin. Holà ! N'imaginez pas un de ces commerces modernes avec vitrine appétissante, enseigne clignotante et étalages rayonnants. Non, voyez cette maison basse à la façade crépie à la chaux, dont la porte géminée à la fenêtre comporte autant de petits carreaux, c'est un magasin : qui l'eût cru ?

   A cette porte on ne frappait pas, une clochette suspendue à l'imposte annonçait votre visite. Point de comptoir ni de caisse enregistreuse, une simple table longue, en merisier tout de même, barrait le passage, assistée d'une balance Roberval dont les plateaux brillaient comme deux soleils. Au-delà, adossé au mur blanc, un buffet bas surmonté d'une vitrine à deux battants contenait l'essentiel du stock de l'épicerie : la chicorée Leroux, le chocolat en poudre Banania, le sucre La Perruche, le poivre en grain, le sel de Noirmoutier et toutes ces sortes de choses qui ne venaient dans les jardins. Sur la gauche, mais décollé du mur, un meuble à tiroirs et quatre tablettes coulissantes, comme une enfilade, recelait un fatras de boutons, de bobines de fil, de cartons d'aiguilles à coudre, de galons, de pompons, de cordons, toute la passementerie nécessaire à l'embellissement de la maison. Sur la droite, sur des étagères accrochées au mur, s'amoncelaient des moules à beurre sculptés, des cuillères en bois, des pots en terre cuite et une série de pots en métal émaillé rouge destinés à la cuisson de la mogette. Quoiqu'on y fût venu juste pour humer cette odeur mélangée de " comptoir des Indes " et d'encaustique, ce n'était pas cet exotisme là qui attirait les drôles du village à l'épicerie. L'attraction, à côté de la balance, se limitait à un alignement de bocaux en verre légèrement bleuté, de forme rectangulaire, coiffés d'un couvercle rond surmonté d'une boule pleine de bulles qu'on aurait bien voulu détacher de son socle pour en faire une agate ou un calot.

   Le premier contenait des berlingots blanchis par le sucre qu'il fallait sucer un peu pour en révéler les couleurs. Le deuxième des bonbons acidulés en forme de quartier d'orange orangé et de citron jaune. Le troisième des fraises des bois qui donnaient la langue rouge. Le quatrième de la réglisse enroulée autour d'une perle de sucre coloré sur laquelle nous nous cassions les dents. Le cinquième des pâtes de fruit en forme de frites qui donnaient soif. Le sixième des carambars dont on collectionnait les points pour gagner un ballon de foot. Le septième des malabars qu'on détachait toujours en deux parties avant de les engloutir tout entier pour faire la plus grosse bulle et dont l'emballage imprimé de décalcomanies nous permettait de tatouer, après l'avoir consciencieusement léché, notre avant-bras de pirate.

   Les réjouissances commençaient à la porte dont nous actionnions le timbre chacun notre tour, au lieu d'entrer tous en même temps, sûrs que nous étions de la surdité de Mélina, sûrs que nous ne dérangions pas. Et pourtant... Mélina devait avoir un sixième sens, sens du commerce peut-être ou plutôt était-ce le courant d'air qui l'avertissait de l'arrivée de sa clientèle. Nous attendions, le menton appuyé sur la table, le nez collé au verre grossier des bocaux, en clignant des yeux pour se croire vingt mille lieues sous les mers. Puis on entendait le bruit de la chaise que l'épicière repoussait, parfois celui des cosses de haricots tombant dans la gamelle et le claquement de son tablier qu'elle débarrassait des derniers fils : elle arrivait, nous reculions en chœur, d'un pas. Comme une retraite face à la garde prétorienne des sept bocaux, sept mercenaires teutons préservant Mélina et sa surdité.

  • " Bonjour les enfants, qu'est-ce qu'il vous faut ? "

   Nous passions commande : cent grammes de fraises, quatre malabars, et un rouleau de réglisse que nous partagerions en rubans de plus en plus courts.

   Mélina ouvrait le bocal, y plongeait la mesure en fer blanc qu'elle vidait ensuite dans un petit sac en papier de couleur marron posé sur la balance jusqu'à  l'équilibre parfait, à la fraise des bois près. Elle nous toisait ensuite, sans doute pour évaluer notre gourmandise et d'un coup de poignet versait sans compter un supplément.

  Nous comptions nos sous dans le creux de nos mains sales et pour prouver l'ingratitude notoire des enfants, nous la saluions de la main en chantant de concert en guise de remerciement :

  • " Allez merde ! Mélina, au revoir et encore merde ! "

   Elle nous répondait la tête penchée avec un franc sourire reconnaissant :

  • " Au revoir, les enfants, au revoir !...

  ...Jusqu'au jour où nous avons entendu dire qu'il n'était pire sourd que celui qui ne voulait rien entendre... ça n'était pas tombé dans des oreilles de sourds, et nous regardions désormais Mélina avec suspicion mais un peu plus de respect.

 

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