vin

XVI Le Florental

     Cette année là, la rentrée scolaire avait été repoussée au 24 septembre pour permettre aux enfants des régions viticoles de participer aux vendanges. Le fief d’en bas était couvert de vignes et de vergers. Les mesures d’incitation à l’arrachage des premières ont entraîné, depuis, leur disparition, quant aux vergers, ils ont suivi le mouvement pour ne pas faire barrage aux machines agricoles. [C’était avant le maïs, avant le tournesol, avant l’arrosage, avant l’OCM, avant la PAC, avant…maintenant.]

     Grand-père dans sa chignole tricycle à bras, chaise roulante à transmission bielle-manivelle, la béquille à sa gauche, sa jambe de bois de l’autre côté, tirait et poussait le volant de direction comme on rame et Grand-mère derrière poussait – même avec une jambe en moins, il pesait son poids Pépé ! le père avait attelé la jument à la charrette à foin sur le plateau de laquelle on avait ligoté aux ridelles avec des cordes à veau les basses destinées à recueillir la vendange. Dans l’une, le fouloir, sorte de pilon qui rappelait la jambe de Grand-père, dans une autre le grand parapluie d’un bleu délavé, aux baleines de bambou, qui nous protégeait de la pluie ou bien du soleil, au milieu les baquets avec les sécateurs, chacun le sien, et nous, les enfants, assis à l’arrière, les jambes ballant au rythme du pas de la jument. La mère portait le panier de pique-nique, Clément l’homme de journée et Céleste fermaient la marche en chantant : ‘‘Ils sont dans la vigne les moineaux du matin au soir les salauds, ils ont mangé tous les raisins et laissé tous les pépins.’’ Une adaptation maison de la chanson bourguignonne – somme toute moins coquine que l’originale…Nous répondions en écho et comme un défi avec ‘‘La voilà la jolie vigneuuuu, vigni vignez vignons le vin…’’ Et comme Grand-père était d’humeur joyeuse il nous interrompait avec ‘‘La Madelon’’ ou ‘‘La casquette du père Bugeaud’’ chant militaire de l'Armée d'Afrique écrit en 1846 que les Zouaves avaient adopté : ‘‘ l’as-tu vue la casquetteu la casquetteu, l’as-tu vue la casquett’ du père Bugeaud’’ que nous reprenions tous en chœur. Grand-mère ne chantait pas, bien qu’elle eût pu le faire mais c’eut été un Kirie ou un Gloria peu compatibles avec les vignes du Seigneur encore moins avec celles de Grand-père. Grand-mère avait toujours avec elle les évangiles dont elle tournait les pages comme on égrène son chapelet.

     On eût dit un cortège funèbre et joyeux qui enterrait l’été. Nous partions au front en ordre serré, l’âme légère, prêts à monter à l’assaut de la parcelle : un arpent de vigne, prêts à  partir à l’abordage des rangs, à rançonner les ceps, sus aux vrilles, prêts à cisailler du sarment, trancher les tiges, tailler, rapiner, grappiller, prélever le raisin, c’est cela ‘‘ vendanger ’’. Récolter son butin, mais avec douceur en accueillant au creux de la main les grappes charnues et les déposer comme on met un enfant au berceau, pour ne pas en perdre un grain. Lequel baquet serait vidé sans ménagement dans une basse et le raisin foulé au pilon une première fois avant d’être soumis à la torture du pressoir comme autrefois on écartelait les vilains qui avaient osé braconner sur nos terres. Gloire à Saint Vincent ! Patron des Vignerons, dont le corps fut broyé, pressé, jusqu’à faire jaillir son sang comme jaillit le sang de la terre.

     Plus tard, bien plus d’un, entre eux s’enorgueilliraient du nombre de basses récoltées puis du degré en moût de la vendange, et enfin du bouquet encore plus fruité que l’année précédente. On se prêtait la main pour le temps des vendanges et quand le vin nouveau serait en barrique, on ferait la tournée des caves afin de comparer, en levant son verre pour mirer le cul - pas de dépôt ! en le baissant au niveau du nombril – il est clair! vers son voisin de gauche puis de droite pour trinquer : Le signe de croix de Saint Vincent quoi ! enfin sous le nez pour renifler ses arômes – il sent le chêne, l’argile…ou le caillou..! c’est à dire la barrique et la terre qui l’a nourri. Puis une petite goulée pour dire s’il est trop sucré, trop acide ou juste bien, puis cul sec avant de tendre son verre pour vérifier tout ça et harmoniser les avis : œnologie pragmatique, instinctive et souvent de mauvaise foi...

Etienne, moins que tout autre s’en laisserait conter à ce jeu là…

On eut pu se demander pourquoi il y avait encore un café au village alors que chaque maison possédait ses vignes, sa vendange, sa cave et suffisamment de barriques pour tenir un siège.

     Avant, jadis, une maison sur deux offrait à qui avait le gosier sec, l’absinthe, le cognac, une Suze, un Dubo Dubon Dubonnet…ou la chopine emplie de la dernière récolte. On pouvait encore choisir son cépage ! à c’t’heure, il nous restait un bistrot, mais un vrai, avec tabac - timbres, cartes postales, laisser-passer pour le vin et l’alcool - dans une guérite grillagée, essence Esso, trois grandes tables en chêne avec des bancs et un comptoir, et comme à l’épicerie la cloche qui tinte à chaque entrée de client …- point de baby foot, point de flipper, point de juke-box - un temple où l’on scellait les commandes et les accords, où l’on faisait une partie de vache, où l’on se donnait les nouvelles autour d’une fillette ou une chopine. On pouvait y entrer à toute heure, ou presque. Qui plus est, Etienne le patron du café, était un vrai bougnat, originaire d'Issoire, il portait des bacchantes de gendarme, une casquette pied de poule élimée, un foulard blanc noué sous son double menton et une devantère bleue à rayures blanches déformées par une panse généreuse...

     Le tenancier avait sa propre cave, sa propre vigne, et avait une fierté particulière à sa vendange. Il avait rapporté d’une expédition du côté de Nyons dans la Drôme, des plans de vigne qu’on ne trouvait pas sous le pied d’un cheval. Peut-être moins vigoureux que nos ceps de Folle ou de Bacot mais plus souples et précoces. Tous les ans c’était la même comédie pour obtenir des compliments sur son vin tellement à part issu d’un cépage assez rare : le Florental…Qui plus est, cette année, malgré un début de juin presque hivernal, la récolte avait été généreuse voire pléthorique après une année de grand millésime parcimonieux. Ces conditions favorables allaient donner un vin léger et fruité surpassant en rendement et en arômes le butin des années précédentes. Il allait leur damer le pion à ses compagnons du cru, le bougnat ! il allait les convertir les paysans ! une alternative à leur piquette les bouseux ! ça ne serait pas de la bibine pour des ‘‘presse-jus’’, du ‘‘chasse-cousins’’ pour les culs-terreux, du picrate pour les pochards ! ça les changera du Monopole étoilé qu’il mettait dans leur pichet à ces éponges !...

     De fait, l’Auvergnat, puisqu’on l’appelait ainsi, détournait les clients de son café en les invitant à la cave. A peine entrés, ils étaient pris sous le bras et gentiment mais fermement dirigés vers la porte du fond qui menait à la cave.

      - Vous allez goûter mon Florental, vous m’en direz des nouvelles, il a de la framboise, juste ce qu’il faut de sucre, c’est du nanan, mieux que ragoûtant il est gouleyant, distingué, élégant, c’est le petit Jésus en culotte de velours…

      Et les clients de bonne grâce se laissaient faire : - A la tienne Etienne ! ils goûtaient une fois de plus le Florental en laissant derrière eux une flopée de compliments sur le vin chéri du patron.

      -Il est aimable, même un peu canaille, mais généreux, il a de la noblesse, il est loyal ! s’adressant au vigneron autant qu’à son vin, ah ! les beaux tartuffes ! plus ils étaient élogieux, plus le viticulteur se rengorgeait : on eut dit, avec son double menton qui ballottait et son foulard qui lui barrait le cou, un ramier en parade nuptiale.

     - Il est distingué, élégant, il a du charme, il est franc et tendre à la fois…Le pigeon emplissait les verres avec sa longue pipette en verre. On s’était passé le mot, désormais, les clients ne passaient même plus au café, ils faisaient le tour du bâtiment et allaient directement à la cave où Etienne passait la plupart de son temps. De par le fait, le café se vidait au profit de la cave, comme des vases communicants. Philomène, la patronne, ne voyait pas cela d’un bon œil ; son chiffre d’affaires descendait plus bas que le niveau de la cave. Un seul client restait fidèle au café : ‘‘Le Parisien’’, seul au bout de sa table, toujours à la même heure, lisant la page des cours de la bourse empruntée au Presse-Océan de Grand-père, qui à part quelques bons du trésor et de l’emprunt Pinay n’avait fort heureusement pas souscrit à l’emprunt russe. Je ne sais pas s’il était rentier le capitaliste mais il n’avait apparemment pas de quoi s’acheter le journal, il allait téléphoner parfois pour donner ‘‘des ordres’’. Toujours en dimanche, avec ses souliers vernis, son chapeau mou et la rosette à la boutonnière de sa veste en tweed…C’était un peu notre Monsieur Brun à nous ! et surtout il ne buvait jamais de vin, ce qui au pays est pécher, sauf prescription médicale de Maître Pierre. Monsieur Le Parigot ne supportait que le Martini blanc à l’apéritif qu’il sirotait en fumant un cigarillo et le Picon bière pour les autres occasions. Le stock de Monopole étoilé restait intact et les barriques d’Etienne se vidaient inexorablement.

     - On voit de moins en moins de monde dans votre établissement, Madame Philomène, si vous étiez cotée en bourse, je ne donnerais pas cher de vos actions, persifla un jour le parigot.

     - A mon grand dam, c’est la faute au Florental d’Etienne, il en est tellement fier qu’il arrose toutes les gorges taries du pays, et Dieu sait qu’il y en a…Même après la messe mon café est vide, ils vont tous directement communier à la cave : prenez et buvez-en tous…Si au moins il en vendait, mais pas question ! Je n’ai rien à lui dire, je crois qu’il a perdu la raison…

      - Allez, Madame Philomène, ça passera bien, ses barriques ne sont pas sans fond.

     C’est que des barriques, il en avait deux, plus de quatre cents litres, même avec la bande de soiffards, ça ne s’écoule pas en un clin d’œil. Ah ! elle aurait mieux fait de marier un gars de chez nous, plutôt qu’un bougnat plus amoureux de son vin que de sa femme. Marie-toi à ta porte à un gars de ta sorte ! lui serinait sa mère. Pourtant, les auvergnats avaient une bonne réputation de commerçants, un sou c’est un sou ! ou alors, elle aurait pu épouser un rentier comme celui de la capitale, ‘‘Le Capitaliste’’ comme ils disaient. Il aurait fait fructifier son affaire, probablement ouvert un restaurant où les gens de la ville seraient venus pour s’y montrer comme dans les lieux à la mode. Madame Philomène, bien que n’ayant pas lu plus d’un livre - celui du catéchisme - de toute sa vie, emboîtait le pas de Madame Bovary.

     Au soir, Etienne, de retour de sa permanence à la cave, s’était couché sans même souper et s’était endormi, le sourire aux lèvres, rêvant sans doute de médailles du meilleur vin au concours général agricole, récompensé par le préfet en personne saluant les mérites du vigneron qui…etc…etc. Pendant ce temps, Philomène, devant son écuelle de soupe froide se montait le bobéchon…Saint Vincent martyr lui apparut, torturé sur une maie de pressoir ; son sang filtrant à la place du vin, le vin-le sang, le sang inondant la salle de torture jusqu’à couvrir les pieds de ses bourreaux. Malgré ses souffrances, il chantait et riait aux invectives de ses tortionnaires.

     - Saint Vincent, patron des vignerons, obtiens-nous l’abondance des récoltes, la qualité du vin, une clientèle nombreuse et fidèle ainsi que la prospérité dans nos entreprises !

      Philomène avait pris sa décision, Saint Vincent l’avait inspirée, elle ne laisserait pas fuir sa clientèle et péricliter son entreprise.

     Au matin, Etienne s’éveilla tout couvert de ses rêves de gloire. Philomène n’était déjà plus dans la chambre. Il avait faim. Le café était prêt sur la cuisinière. Le pain et le beurre sur la table. Il sortit, l’air était doux. Il huma les parfums d’automne, de châtaignes, de champignons, d’humus…puis des arômes sucrés, enivrants. Lorsqu’il entra dans la cave, il découvrit des barriques à l’agonie, pissant le vin comme on pisse le sang. Le sol était imbibé de Florental, la terre était une espèce de bouillasse infâme. Les pinnettes flottaient et les orifices lançaient encore des saccades hémorragiques.

     Les premiers clients découvrirent Etienne dans sa cave, pendu.

     On a tous pensé qu’il avait lui-même sabordé sa vendange.

* Le Florental est également nommé Burdin.

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