meunier

XIII LA CHINE

Mardi, trois coups courts, un coup long, ça c’était le boucher. Le klaxon un peu enroué qui s’acharnait, ça c’était le charcutier.

    Jeudi, au grand dam de l’épicier du village, c’était l’épicier ambulant, concurrent déloyal qui traquait le client jusqu’à sa porte à coups de klaxon italien trois tons genre Tour de France. Bien qu’il n’ait pas eu grand chose à nous vendre : chaque ferme faisait son beurre - au sens propre- et vendait le lait, tout le monde avait son jardin, des poules pour les oeufs. Il vendait principalement des épices, du café, du sucre et du gros sel de Noirmoutier qui servait surtout de conservateur, des oranges, des citrons et du vinaigre d’alcool pour les cornichons et  le ménage. Ceci dit l’épicier de la commune allait chiner lui aussi dans les communes voisines, à l’instar des pionniers de l’Ouest américain, il vendait « tout pour naître, vivre et mourir ».

    Vendredi, des coups de corne de brume, ça c’était le poissonnier ; mais pas tous les vendredis et pas toute l’année.

    Lundi, mercredi et samedi, c’était l’avertisseur intempestif du TUB du boulanger. Le TUB Citroën bâti de quatre bouts de tôle comme un hangar à bois. C’était Grand Marcel et Petit Marcel. Il était assez courant de donner au fils aîné le prénom de son père, trois générations portaient parfois dans la même maison le même prénom. On disait alors Eugène le vieux, Eugène le père et Eugène le fils ou on leur donnait des surnoms : le Petit Marcel, c’était Cécel.

   Le Grand Marcel avait le monopole, une fois le boulanger de Sainte Hermine avait bien essayé de lui faire concurrence, mais au bout de deux tournées après n’avoir vendu que deux baguettes au parisien, il avait abandonné la chine. Faut dire que le boulanger cumulait, il était aussi meunier. Il achetait le blé à Grand-père à coup de tickets qu’on échangeait contre le pain de quatre.

    A l’époque, Petit Marcel, Cécel avait 13 ans, son père lui avait demandé d’arrêter l’école pour partir avec lui. Il était bien plus heureux de faire les tournées que de continuer jusqu’au certificat, qu’il n’aurait probablement pas obtenu. De toute façon, à part les copains, il n’aimait pas l’école : la vie au moulin et au fournil était bien plus passionnante. A nous, il manquait parce que ce n’était pas le dernier à faire le guignol. Il avait l’habitude de grimper en haut du clocher pour dénicher les grolles. Une fois, il y était quand la cloche se mit à sonner six heures, de quoi le rendre sourd comme un pot. Comme il comptait les coups en se bouchant les oreilles, il eut l’idée d’en ajouter un septième. Avec la complicité de Séssène, le fils d’Arsène, ils mirent l’idée à exécution d’un coup de marteau emprunté au forgeron. Deux jours de suite, les travailleurs des champs étaient rentrés avec une heure d’avance, le troisième jour, les gendarmes alpaguaient les deux précurseurs de l’heure d’été. Les gendarmes sont rentrés bien tard ce soir là, après avoir raccompagné les vauriens et arrosé l’exploit dans la cave d’Arsène puis de Marcel.

    Petit Marcel devait avoir encore les fesses rouges ce jour d’avant Pâques, où, muni de mes précieux tickets j’allai chercher au camion deux pains de quatre et la galette parfumée à la fleur d’oranger. Grand Marcel était au café, Petit Marcel tenait fièrement le TUB. Comme son père, il avait toujours une plaisanterie commerçante sous le coude.

-         Samedi, t’as passé un bon dimanche ?

-         Oui !

-         Samedi, t’as passé un bon dimanche ? T’as compris ?

-         Un peu…

Je n’étais pas très réceptif à l’humour boulanger, mais je ne voulais pas pour autant passer pour un idiot.

-         Tu sais faire le canard ?

Le bruit du canard je savais faire, comme tout le monde, « coin ! coin ! »

-         Mais non ! le canard dans la mare, regarde !

    Cécel saisit, de chaque côté, l’étoffe d’un sac de farine, plonge la tête dans le sac, lève le derrière et agite ses deux pattes comme les canards pour atteindre le fond et fouiller dans la vase avec leur bec. Il s’enfonce alors à mi-corps et mouline des guibolles comme Louison Bobet ( mitron comme Cécel et nommé Louison pour le distinguer de son père Louis ).

Moi, j’attendais ma gâche et mes pains de quatre, je trouvais le temps long.

Heureusement que Grand Marcel est revenu du café. Il a attrapé le « canard » par le fond de la culotte et l’a sorti, la goule enfarinée, à moitié asphyxié, buffant, agitant les bras comme un canard le fait avec ses ailes avant qu’on ne lui coupe la tête. Je suis reparti avec ma brioche et mes deux pains en pensant que Cécel aurait les fesses rouges encore un moment.

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