médisance

La maladie de Léon

 XV La maladie de Léon

    On eût pu croire que le colportage des nouvelles bonnes ou mauvaises, des commérages et des ragots, eût été l’apanage des commères.

    Nous n’étions que deux compères dans la cave, lui et puis moi, et encore m’avait-il demandé de fermer la porte, cause à l’autre - tu sais bien - qui passait parfois devant et qui malgré sa paire de galoches ne faisait pas plus de bruit qu’un maraud en chasse. ( Les gens sans bruit sont dangereux disait La Fontaine ). Et encore s’était-il assuré que la patronne était bien dans la cour à donner à manger aux poules en scandant des ‘‘petits ! petits !  petiiiiits !’’. Et encore avait-il adopté un ton de messe basse comme les pécheresses à l’oreille du curé quand elles sont à confesse. Et encore s’était-il approché jusqu’à me ‘‘buffer dans l’ouillette*’’. (*l’entonnoir : l’oreille )

    -Approche me dit-il en me tendant un verre sans pied rempli à ras bord de Noah : (’’blanc sur rouge rien ne bouge !’’, croyait-on.)

    Il y a des gens comme ça chez nous et ailleurs dont un des plus grands plaisirs, quand ce n’est pas le seul, est de se réjouir du malheur des autres et de le répandre comme on épand le fumier sur les prairies, à la sortie de l’hiver – parce que forcément, un plaisir ça se partage, sinon à quoi bon ! et allez donc dire que vous ne voulez pas le savoir et que ça ne vous intéresse pas ! ce serait comme prétendre que vous ne sentez pas l’odeur du lisier. ( sans cœur ! )

    - Moi, ce que j’en dis, c’est que je l’ai vu dire, mais j’ai promis, alors tu comprends bien que je ne peux pas dire celui-là qui m’en a causé qui le tenait, juré-craché, de son propre cousin, alors tu penses ! mais le répète pas ! il paraîtrait que Léon serait malade…( Le double conditionnel se justifiait encore…) Le bouche à oreille suffit à produire une étincelle.

    Un pet de travers et le rideau de la voisine se soulève sous l’effet du vent. L’étincelle de l’œil inquisiteur met le feu au gaz, et c’est un feu follet qui court les rues du village comme la flammèche suspendue dans les allées du cimetière. Au moindre appel d’air, elle s’engouffre dans une maison, s’accroche au cache-nez du sacristain qui part à la messe, pénètre dans la nef, circule entre les rangs, fait un tour dans le confessionnal, grimpe à la chaire et s’immisce dans le sermon du curé. Et elle se chuchote en chuintant au travers des voilettes, les yeux vers le ciel qui est pris à témoin. Elle sort de l’église décuplée par la bénédiction ecclésiastique et gagne les villages alentour et les fermes isolées.

    - C’est peut-être juste des menteries de jalousies vu qu’il touchait la pension de blessé de guerre à laquelle un autre n’avait pas eu droit, car de fait il s’était blessé pendant ses classes avant la mobilisation et le départ au front et pour cause il avait été réformé, cause à son trou de balle au pied. Ceci dit, il n’y a pas de fumée sans feu !

Ce n’était pas de la méchanceté, juste de la peur.

    Que le malheur puisse frapper un autre quelqu’un ou une autre quelqu’une du même pays, parfois de la même famille était suffisant pour rassurer tous les autres quelqu’uns et les autres quelqu’unes. On le plaignait d’être touché, on le remerciait de l’avoir été le premier et on soupirait de ne l’avoir pas été à sa place. Notre tour n’était pas encore venu. C’est souvent que les anciens font le compte de ceux qui sont passés avant eux.

    Moi, je n’avais rien répété, alors comment l’état de Léon s’était à ce point aggravé ? Il était disant qu’il serait gravement malade. ( Le conditionnel commençait à prendre de l’assurance…) C’est que la flammèche s’était nourrie en chemin ; elle s’était engraissée de la crédulité, voire de l’innocence de ses colporteurs qui vendaient la mèche sans même connaître l’origine de l’objet de leur commerce. En tout cas on ne voyait plus le métayer dans la rue du village ni même au café.

    Et puis on avait vu Maître Pierre, le docteur, faire une visite à La Métairie. De ce côté là, on n’apprendrait rien : secret médical et conscience professionnelle obligent. Ne manquait plus que la visite du curé pour affirmer que c’était la fin. Le maire et le curé vinrent ensemble au ‘‘chevet’’ du ‘‘malade’’. Maintenant, on murmurait, avec des accents de pitié et de compassion, que Léon serait au bout.

    Me trouvant quelques jours plus tard dans une autre cave d’un village encore assez éloigné du mien, mon hôte, après avoir pris les mêmes précautions de confidentialité, me servant un verre identique de Noah, (’’blanc sur rouge rien ne bouge !’’, croyait-on encore.) m’annonça cette terrible nouvelle :

-Léon est en train de mourir !

-Non ? hésitai-je…

    Le feu follet s’était transformé et avait acquis la force d’un brasier, rapide et destructeur.  Plus personne ne savait d’où provenait ce bruit qui avait parcouru des kilomètres  et des kilomètres entre les haies du bocage, oubliant même qu’il était né d’une toute petite étincelle murmurée au fond d’une cave.

    J’ai bien fait d’aller voir Léon, car il était bien malade, çà, pour être malade, il en était bien malade de marier sa fille, déjà grosse de quatre mois, selon Maître Pierre. Le curé n’avait pas fait de difficulté pour bénir le mariage de cette pécheresse avec le garçon de ferme engagé depuis un peu plus de quatre mois. Il faudrait que la couturière fasse la robe en fonction de l’état de la mariée ; le maire se chargeait de lui parler. Il ne faudrait quand même pas que cela se dise et que ça fasse le tour du canton, les gens sont tellement mauvaises langues !

     Enfin, moi, je n’ai rien dit, pourtant il est disant que…

    Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites. Poème de Victor Hugo.

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