VII Diesel

Le village avait beau être un cul de sac dans le labyrinthe des haies du bocage, perché sur le coteau schisteux d'un méandre du Lay, il ne fut pas épargné par le progrès. Des boeufs, brutalement supplantés par des tracteurs à moteur, on n'en voyait plus guère que chez Léon. Il restait encore quelques chevaux qui labouraient les vignes, qu'on avait même pas besoin de guider, sauf au demi-tour, il suffisait de peser de tout son poids sur les manches de la charrue. Mais les vignes, on commençait déjà à les arracher pour toucher la prime, alors les chevaux...

   Louis, le fils de Léon, mécanicien agricole, faisait un retour, triomphant, juché sur une machine à battre rouge et noire. C'était la première moissonneuse- batteuse- botteleuse qu'on voyait au village. L'avant-garde. Louis trônait, fier comme un coq, sur la bête métallique. Plus fier encore était son père qui, les poings sur les hanches s'interrogeait quand même sur l'emprise de la technologie moderne. Il songeait qu'il faudrait en abattre des haies pour permettre à des engins de même d'emprunter les chemins creux, mais il fallait bien vouloir ce qu'on ne pouvait pas empêcher.

   Louis descendit de son perchoir et fit le tour du monstre pour en expliquer les rouages : comment il avalait de ses mandibules rabatteuses la récolte et selon quel mécanisme il rejetait à l'arrière les bottes ficelées et, pour rendre à César ce qui est à César, comment il restituait le grain de son réservoir directement dans la remorque qui devrait l'accompagner. Le moteur diesel tournait toujours, ce qui l'obligeait à hurler en étayant son discours de grands gestes convaincants. Léon, un peu abasourdi, invita son fils à poursuivre ses explications à la cave. La place fut désertée en un rien de temps, seule restait la machine et la respiration de son moteur.

   Tout le monde ne le voyait pas d'un si bon oeil, ne l'entendait pas de cette oreille. Georges, de derrière sa fenêtre, pestait contre les ronflements de l'engin qui l'avaient tiré des siens et interrompu sa sieste. On ne pourrait plus dormir tranquille avec de telles inventions! Déjà fâché avec Léon pour une sombre histoire de borne déplacée, il se sentait injustement visé par ce vacarme inutile. Il allait quand même bien la faire taire cette monstruosité!

   Il chaussa ses sabots et sortit. Il eut un moment d'hésitation face à cette énormité qui beuglait tel un taureau avant la charge. Georges n'avait rien d'un torero ni d'un Don Quichotte. Rassemblant tout son courage, il attaqua par le flanc, grimpa à l'échelle et domina triomphant la machine.

  • " Tu vas la fermer,  fi'd'vesse!"

   Le matamore tourna la clef pour couper le contact comme on donne le coup de grâce. Déception! le diesel le narguait, ronronnant de plus belle avec l'arrogance de l'auto-allumage. Georges, mesurant son ignorance, ne prit pas le risque de chercher ailleurs le point faible de la mécanique. Dépité, il descendit en grommelant quelques injures pour conjurer le diable qui sans aucun doute possédait le véhicule. Lui tournant le dos, il rentrait chez lui avec le sentiment de la défaite, pire, c'était une victoire pour Léon. Il ouvrait sa porte lorsque le grondement de la moissonneuse, derrière lui, se fit plus rageur et, se retournant pour cracher sa hargne, il la vit s'emballer et emportée par son élan, foncer droit sur l'église.

   Qu'avait-il fait? Enclenché par mégarde la mise en route? Poussé malencontreusement quelque manette? Il voyait déjà ce démon défoncer le portail, pénétrer la nef, renverser l'autel, et s'échouer dans le chœur tel l'antéchrist apocalyptique. Mû par la culpabilité qui envahissait son âme,  il se mit à courir avec la foi de Saint Georges à l'assaut du dragon. Il expédia ses sabots sans scrupule pour aller plus vite. Avec l'énergie du désespoir, il agrippa l'échelle et réussit à se hisser, non sans s'écorcher les pieds sur le sol rocailleux. Il gravit les échelons à toute vitesse, atteignit le poste de pilotage, livide comme la mort, hors d'haleine et se trouva nez à nez avec la figure ahurie de Louis qui stoppa la machine.

   Georges ne dit mot, descendit honteux, récupéra ses sabots d'épave et rentra chez lui. Il s'expliquait bien sa méprise, bien sûr il n'avait pas vu Louis remonter sur la moissonneuse, mais il se traitait de bête d'avoir cru être à l'origine de son démarrage incontrôlé. Louis, pour sa part, se demande encore ce qui avait bien pu motiver son agresseur, mais reste persuadé qu'on n'arrête pas le progrès, pas plus que le diesel...

 

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