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   14juillet48-001-2.jpg14 juillet 1948

Le Sceau de Manfred (voir le décors dans albums photos/illustrations)

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 I Le Grand Bateau, II Les Boeufs, III Céleste, IV Le Bedeau, V Tonio, VI La bourriche, VII Diesel, VIII Le Feu, IX Le Trou, X L'Epicière, XI La cane de Moïse,XII Le Régent XIII La Chine. XIV La Juve XV La maladie de Léon Et aussi Le Rapatrié, Journal d'Armand, Correspondance, 1945

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Le sceau de Manfred

Le sceau de Manfred

 

Le Galet romain

     « Depuis combien de temps, d’années, de siècles suis-je ici, au milieu de ‘‘Ledius*1’’, poli par la caresse de son eau pure…Je brille d’un gris veiné de noir et de blanc, étrange en ce passage où les pierres schisteuses sont couleur de l’argile rouge, rouge peut-être aussi du sang des Pictes versé par les légions romaines qui investirent ce pays et qui s’y plurent. Je suis la mémoire de la voie romaine qui reliait Limonum*2 à l’océan – au sel et au commerce des métaux- et qui enjambait Ledius* par un pont depuis longtemps détruit. » Ledius* offrait ses poissons à nos filets et sa force à nos moulins ; il abreuvait la forêt notre mère protectrice, il rafraîchissait nos corps et purifiait nos âmes. Ledius* c’était la frontière, la limite du fief, à l’est, au sud et à l’ouest, la Grande Forêt fermant le nord. Le village était comme embrassé par le fleuve et caché par la forêt. Tout était arrivé par Ledius*, à contre courant, la mort comme la religion, les Vikings et les moines bénédictins. Les moines avaient donné 500 vaches aux Vikings pour qu’ils quittent la région, mais il avait fallu payer encore bien des rançons pour obtenir une paix relative. Les disettes, à force de champs incendiés, avaient durement touché les plus faibles. Les raids s’étaient espacés depuis que Charles le simple avait donné la terre de Basse-Neustrie*3 et Rodom*4 aux farouches Normands. Le climat s’était adouci et les récoltes permettaient d’engranger en prévision de jours moins cléments. La vie reprenait même si l’ignorance était encore profonde…

Le Frêne commun

     Les racines du frêne sont fortes, bien plus fortes que celles des autres arbres qui ne songent qu’à d’abord conquérir la canopée. Quand il manque de lumière, le frêne réduit sa croissance et peut ainsi attendre longtemps des jours meilleurs, comme le bocain qui se terre dans son labyrinthe de chemins creux et de souterrains refuges. Mais dès lors que la lumière l’atteint, plus rien ne l’arrête et il dépasse ses voisins les chênes, les merisiers, les hêtres ou les charmes. Lui aussi marque et protège le territoire en haies de remparts parmi les halliers*5 barbelés d’épines. Il donnait son cœur à nos armes, nos outils et nos constructions et des tisanes contre les douleurs, parfois même du fourrage pour les animaux après les étés secs ou du chauffage pour les hivers rigoureux.

La Buse variable

     Le son du buccin des cohortes romaines résonne encore dans la vallée et se noie dans le courant, tandis que le mugissement grave et rauque des Carnyx menaçantes, cor à tête de serpent des guerriers du nord, prend sa place. En réponse à l’aigle romain qui accompagnait son armée, et au dragon scandinave qui ornait la proue des drakkars, c’est le piaulement en écho de la buse qui auréole de son vol plané la tour dominant Ledius*, et qui emplit l’air de son cri strident. En cette fin d’hiver, le rapace marque son territoire nuptial. A l’instar des hommes de cette contrée, la buse ne se dompte pas, elle chasse pour son propre compte et comme eux elle est capable de rester immobile très longtemps à guetter sa proie.

Au final d’une approche en spirale, la buse se posa sur l’arêtier de la tour au toit à la romaine dont les tuiles munies d’ergots protégeaient le solier*6.

      L’Ost*7 faisant défaut, chacun devait défendre son fief, ses gens et ses biens avec ses propres moyens et prêter serment de fidélité aux Comtes et Ducs, plus puissants et plus proches. Là où les Gaulois puis les romains avaient installé le poste qui commandait le passage du fleuve, le grand-père de Kyrian, Maître Artaud, avait fait élever la motte et ériger la tour sur une éminence rocheuse dominant la vallée, à la fois pour confirmer son statut de seigneur du lieu et pour satisfaire Ebles le Bâtard*8, Comte du Poitou, son suzerain, auquel il avait prêté main forte contre Aymar de Poitiers*9 afin de reconquérir sa capitale. Et puis il fallait se liguer pour arrêter les Vikings, insatiables pillards. La tour de bois, construite sur le rocher à 15 mètres au dessus du passage, avait une base quadrangulaire faite de moellons, un mur dont l’ouverture donnait sur le cellier, plein à craquer de farine et de blé, de vin, de jambons, de lard, de viande en saumure et tout ce qu’il fallait pour soutenir un siège. Le cellier permettait par un petit souterrain de fuir et de regagner le village. Un fossé et deux rangs de palissade cernait l’ensemble, ce qui rendait l’édifice quasi imprenable.

     Le premier Maître du village, Manfred, bien avant Artaud, s’était ‘‘engagé’’ à combattre les vikings. La flotte levée par Charlemagne pour défendre les îles d’Herio*10 et de Bouin*11 fut disloquée. Après la mort de l’Empereur, chacun regagna ses pénates. En l’absence de pouvoir royal et d’armée capable d’arrêter les pillards du nord, chacun assurait sa propre défense et celle du Comté. A l’aube de cette fin d’été, les vikings attaquèrent en force l’Abbaye des Bénédictins, mais Renaud*12, le Comte d’Herbauges*, les repoussa. De l’abbaye transformée en forteresse, il ne restait que des remparts affaiblis. Manfred et ses fidèles étaient de cette bataille, Manfred en rapporta la main coupée d’un Viking. Celle-ci portait une bague qui lui servit ensuite de signature. Manfred devait trouver la mort l’année suivante lors d’une nouvelle attaque viking qui laissa l’abbaye en ruine et contraignit les derniers Bénédictins à l’exil à l’Abbatiale de Déas*13 sur les rives du Lac de Grandlieu.

     Le Forgeron, Faïel, dit Mâchefer, dit Capaurel*14,  avait appris à Kyrian, dès son plus jeune âge et à la demande de Hartman, son père, le maniement des armes qu’il fabriquait. L’artisan détenait les secrets de l’acier picton dont la réputation avait déjà atteint les frontières de l’ Empire. Capaurel* avait combattu les hommes du nord aux côtés de Hartmann, il était son homme-lige*15 comme Hartman l’était du Comte du Poitou auquel il avait prêté hommage*16. C’est au cours d’un affrontement que Faïel avait eu l’oreille coupée d’un coup d’épée viking, presque une chance tant les pillards préféraient la hache qui eût emporté la tête avec le pavillon. Capaurel* avait épousé Elke, fille d’un marchand de Maroll*17 qui troquait le sel remonté en gabarre par Ledius* contre le fer des armes et des outils. Elke n’avait jamais eu d’enfant après qu’elle eût perdu le premier en couche.

      Rudolf, le moinillon, était arrivé au village avec un groupe de moines du prieuré de Déas* qui tentaient de rejoindre Saint-Pierre-le-vieil*18Emma*19, épouse de Guillaume Fièrebrace*20, Comte du Poitou, mari infidèle et pour le moins soupe au lait, avait décidé de construire un monastère. Le moinillon, n’était alors âgé que de quinze ans et, bien que tonsuré, n’avait pas encore prononcé ses vœux. C’est au cours de cette halte que le jeune oblat*21 s’était tordu la cheville en jouant avec le fils de Maître Hartman et que par conséquent il ne put suivre l’expédition. Il était donc resté au village et avait gardé sa robe de bure et son scapulaire noir de Bénédictin. ‘‘Mâchefer’’ le forgeron l’avait accueilli chez lui et adopté. Le novice devint non seulement le compagnon de jeu de Kyrian mais aussi son précepteur. C’est ainsi que le jeune seigneur, de quatre ans son cadet, finit d’apprendre à lire et à écrire.

     Le père de Kyrian gisait sur la table couverte d’un linceul devant l’autel de la chapelle. Après une vie de combat, Hartman était mort dans son lit, simplement, il ne s’était pas réveillé. Il serait enterré auprès d’Artaud, d’Helya, d’Alaric et de Manfred, la tête au levant, les pieds au couchant. Elke et Capaurel s’étaient occupés de lui. Ils lui avaient bandé les jambes et les pieds, enfilé la chainse et les braies, la broigne, tunique renforcée de carrés de cuir cloutés qu’il avait au combat. Accroché au bouclier, le morion, casque rond, clouté sur le pourtour de la coque avait un cimier* en forme de crête d’oiseau.

     Il n’y avait pas d’église au village, pas encore, juste une chapelle jouxtant le cimetière, dans laquelle un baptistère en granit et un autel en pierre blanche étaient le seul mobilier. Elle fut construite à l’entrée du village, avec les châtaigniers du Grand Bois, à l’endroit même où, en leur temps, les Romains avaient installé leur camp. C’était un toit de chaume, comme posé sur le sol, sans murs sur les côtés, seulement une façade entre les deux pans du toit presque tout occupée par la porte. Elle était dédiée à tous les Saints que la religion comptait Benoît en premier, Hilaire de Poitiers, Martin de Tours, Saint Jean Baptiste, Filibert, et tous ceux que l’on pouvait évoquer en cas de besoin et élever au rang des saints. C’était finalement comme les divinités des anciens, seuls les noms avaient changé. Pas de prêtre non plus, si ce n’est Albéric le Gros, moine défroqué, qui préféra à la règle de Saint Benoît : ‘‘pauvreté, chasteté, obéissance,’’ sa propre règle, expression de sa nature : bataille, ripaille, et bonne paille.

     Les flammes des torches dansaient sur le corps d’Hartman. On avait disposé de chaque côté de son corps, le calice et le glaive offerts par Hilbod, abbé de Déas* en signe de reconnaissance. Sur son corps allongé, la tête vers l’autel, sa fidèle ‘‘Despieta’’*22, comme une croix en signe de pénitence, l’épée qui avait occis, sans pitié, les pirates nordiques. On avait posé sur un coussin rouge, la chevalière de Manfred, qu’Hartman avait porté jusqu’à sa mort et qui reviendrait de droit à Kyrian,

      Elke et Capaurel s’étaient retirés. Kyrian se tenait debout à la droite de son père, son écu au bras, ‘‘La Daillaira’’*23 son épée à sa dextre, ‘‘la faucheuse’’ qui n’avait pas sa pareille pour raccourcir de la cheville au genou l’attaquant qui levait sa hache pour occire le jeune seigneur : une passe que Capaurel* lui avait enseignée en fauchant les blés. Chacun était venu s’incliner devant la dépouille de l’ancien Maître, valeureux guerrier grâce auquel on avait échappé aux ravages des hordes de pirates. Chacun avait mis un genou en terre devant son fils, en signe d’hommage au nouveau seigneur du fief de Manfred. Chacun était retourné à sa servitude en attendant les funérailles du lendemain. Rudolf était resté veiller celui grâce auquel il avait trouvé une famille aimante et un ami fidèle en la personne de Kyrian. Au bout de ses prières, il rejoignit Albéric le Gros au cimetière pour préparer la sépulture du défunt. On déposerait le mort, enveloppé de son linceul, dans une tombe faite d’un coffrage de pierres non jointes que l’on fermerait d’une planche puis de terre. Une stèle de pierre blanche gravée d’une croix surmontait déjà la sépulture. Il y restait juste la place pour y graver le nom et l’hommage au défunt.

      Kyrian se tenait seul au beau milieu du solier*, le Maître du Fief de Manfred avait passé la nuit là, comme une nuit blanche avant l’adoubement, il devait prendre une décision avant que le soleil ne se lève et se reflète sur Ledius*. Sa première décision de seigneur.

La chevalière de Manfred, la veille des obsèques, avait disparu.

     Rudolf, chargé de veiller le mort avait laissé le défunt une partie de l’après midi, le portail de la chapelle grand ouvert. Les premiers villageois arrivés pour la veillée du soir avaient dû chasser un cochon couché au pied de l’autel et une poule juchée sur l’épée d’Hartman. On s’était vite aperçu de la disparition de la bague de Manfred et ce fut aussitôt un affolement, une frénésie qui gagna le village, comme une fourmilière que l’on vient de piétiner s’agite en tout sens. Le sceau de Manfred représentait la force de la communauté face aux vikings, la signature transmise de père en fils qui légitimait toutes les servitudes. Le vol du sceau créait un vide qui mettait le doute dans les esprits et la rancune dans les cœurs. C’était la fin de quelque chose d’immatériel, le présage de catastrophes à venir. Aussitôt, on découvrit Rudolf le moinillon et Albéric Le Gros, assis de chaque côté de la stèle, tous deux endormis et ronflant comme des pourceaux, tenant chacun une cruche vide à la main. On leur cracha dessus. On leur donna des coups de pieds. Dans le ventre. Dans le dos. On les frappa sur la tête. On les empoigna. On les secoua. On les entraîna. On les poussa. On les fit tomber. Et on recommença à leur cracher dessus. Rien ne calmait cette colère. On les aurait tué si Maître Kyrian ne nous avait arrêté. On les enferma dans le four.

     Kyrian s’était approché du rempart et regardait Ledius* poursuivre son cours. Plus de missi dominici*24 royaux, plus de viguiers*25 du Comté pour rendre la justice, c’était au seigneur de remplir cette charge. Fallait-il pendre ces deux ivrognes pour leur conduite irrespectueuse ? Deux moines ronds comme des queues de pelle, Albéric par habitude, Rudolf, sans doute, pour noyer son chagrin, le jour d’un enterrement, on en rirait encore au village dans cinquante ans, et puis on ne pendait pas des gens qui savaient lire et écrire. Mais le vol du sceau représentait un délit bien plus sérieux, c’était l’organisation féodale qui vacillait. La peine de mort était justifiée pour un tel délit qui affaiblissait la communauté tout entière, en dérobant le symbole de la puissance seigneuriale, c’est comme s’ils avaient tué Hartman*. Kyrian ne pouvait imaginer son compagnon de jeunesse pendu à côté d’Albéric Le Gros*, leur crime ne pouvait être mis au même rang. Il était inimaginable que Rudolf ait pu voler le sceau de Manfred et qu’il ait trahi ses parents adoptifs. Le seigneur pouvait proposer un jugement de Dieu, mais le jugement était en général bien plus pénible et douloureux que la sentence elle-même que ce soit l’épreuve du feu ou celle de l’eau, quand elle n’était pas fatale. Il restait à Kyrian le bannissement des  deux traîtres, on aurait pu leur jeter des pierres et autres ingrédients, et toutes les choses qui leur appartenaient, et qu’ils ne reviennent jamais sous peine de mort.

     On avait mis à sac la porcherie d’Albéric Le Gros et la maison de  Capaurel* où vivait toujours Rudolf. Nulle trace de la bague.

      Capaurel priait à genoux devant l’autel de la chapelle. Il se remémorait les batailles menées au côté d’Hartman, comment ils avaient repoussé les attaques et la belle amitié qui le liait à son Maître, comme celle qui unissait Rudolf et Kyrian.

     Il allait la couper en tranche cette ajasse*26 qui sautillait sur l’autel ! elle osait jacasser en ces moments si graves et souillait la croix du Christ! le forgeron leva son bras et la pie s’effaroucha. Elle sortit de la chapelle en jasant et regagna son nid de fagot perché sur un vieux pommier en face de l’édifice, visiblement contrariée. Le visage de Capaurel* s’illumina. Il grimpa à l’arbre et dénicha le sceau de Manfred. Il n’y avait pas eu plus de voleurs qu’il n’y aurait de bannissement.

"L’histoire a sa vérité, la légende a la sienne." Victor Hugo

 

LEXIQUE

Ledius*1 : Le Lay, principal fleuve de la Vendée, à l’époque, se jette dans le golfe des Pictons

Limonum*2 : Un des anciens noms de Poitiers (Lemonum, Pictonum, Pictava, Poyters…) Siège d'un évêché depuis le IVe siècle,capitale du Comté du Poitou, dont les comtes ont longtemps également été titrés Ducs d'Aquitaine.

Basse-Neustrie*: Territoire correspondant à l’actuelle Normandie, entre Seine et Loire.

Rodom*: Un des anciens noms de Rouen (, Rotomagus, Rodomo, Rodom, Rothom , Ruëm , Roüan etc.). En 911, Le chef Viking Rollon fait de Rouen sa capitale.

Hallier*5 : (masc) Buisson touffu où se retire le gibier, terrain couvert de broussailles.

Solier*6 : dernier étage, grenier par opposition au cellier, c’est au solier du donjon qu’est installé le seigneur.

L’Ost*: Service militaire que les vassaux devaient à leur suzerain : Ost royal. Armée.

Ebles le Bâtard*8 : Ebles Manzer, fils de Renoul II ; né vers 870, mort vers 934/935, comte de Poitiers de 890 à 892 et de 902 à 934. En 902, Ebles se lance à la conquête de son comté avec une armée prêtée par le comte d'Auvergne Guillaume le Pieux, son parent. Il prend Poitiers en l'absence d'Aymar puis le vainc.

Aymar de Poitiers*: À la tête de l’armée royale, Aymar prend Poitiers en septembre 892 et oblige Ebles Manzer à se réfugier en Auvergne.

Herio*10 : Herio Monasterio Noirmoutier s’appelait primitivement Her, Hero, ou Herio. Vers 680, saint Philbert y fonda une abbaye de Bénédictins, sur un terrain donné par Ansoalde, évêque de Poitiers : la dénomination de Noirmoutier (Nigrum monasterium) dérive par corruption de Her-Moutier, et non pas, comme on l’a prétendu, du costume noir que portaient les religieux.

Bouin*11 : à cette époque, Bouin est une île.

Renaud*12, Rainaldus, ou Ragenold : Les Vikings tentent une attaque en août 834, repoussée par le comte Renaud d'Herbauges. Les Vikings reviennent à la charge en septembre 835, et réussissent à piller le monastère qui est ensuite abandonné. Ils débarquèrent sur l’île dans une anse qu’on nomme conche des Normands, et la pillèrent après avoir mis en fuite les troupes que leur opposait Renaud, comte d’Herbauge.

Abbatiale de Déas*13 : L'abbatiale est construite vers 815 sur les terres d'un ancien domaine nommé Déas (actuel Saint-Philbert-de-Grand-Lieu), données au VIIe siècle au moine Philibert de Tournus. Elle abrite le sarcophage du saint éponyme de la ville. Dépendante de l'Abbaye de Noirmoutier, elle permet de subvenir aux besoins de celle-ci. Le lieu est aussi plus à l'abri des raids des Vikings, étant localisé plus profondément dans les terres.

Capaurel*14 : occ cap/aurelha : oreille coupée.

Homme-lige*15 : Qui est lié plus étroitement que d'autres envers son suzerain. Le vassal prêtait hommage*16 à son suzerain au cours d’un rituel précis, le lien entre deux hommes libres était plus fort que les liens de féodalité ordinaires. Par ext° : Personne qui est inconditionnellement dévouée à quelqu'un.

Maroll*17 : Mareuil sur Lay , elle accueillait les gabares qui remontaient le Lay. Ces bateaux transportaient, notamment du sel. Cette route du sel menait aux caves souterraines, creusées dans la roche.

Saint-Pierre-le-vieil*18 : Le récit fait en 1060 par le moine Pierre nous dit qu'au cours d'une chasse, la femme du comte Guillaume Fier à Bras, Emma, découvre dans l'île de Maillezais, les ruines d'une chapelle et décide d'y fonder un monastère vers 976.

Emma*19 : épouse de Guillaume II, fille de Thibaut Le Tricheur Comte de Blois.

Guillaume Fièrebrace*20 : Fier à Bras, Guillaume IV de Poitiers (935 – 995), comte de Poitiers sous le nom de Guillaume II et duc d'Aquitaine sous celui de Guillaume IV. Ses nombreux adultères entachent son règne, notamment sa liaison avec Aldéarde de Thouars, provoquant le départ de sa femme Emma de Blois.

Oblat*21 : Enfant (parfois illégitime ou constituant une charge trop pesante pour sa famille) qui était consacré à Dieu et donné par ses parents à un monastère.

‘‘Despieta’’*22 : occ : sans pitié.

Daillaira*23 : occ : dalhaire, dalhaira : faucheuse (dail)

missi dominici*24 : sous Charlemagne, inspecteurs royaux. Ils doivent rendre la justice, faire respecter des droits royaux, contrôler les officiers royaux et en particulier les comtes.

viguiers*25 : juges qui rendaient la justice au nom du Comte ou du roi

ajasse*26 : La pie

 

XVI Le Florental

     Cette année là, la rentrée scolaire avait été repoussée au 24 septembre pour permettre aux enfants des régions viticoles de participer aux vendanges. Le fief d’en bas était couvert de vignes et de vergers. Les mesures d’incitation à l’arrachage des premières ont entraîné, depuis, leur disparition, quant aux vergers, ils ont suivi le mouvement pour ne pas faire barrage aux machines agricoles. [C’était avant le maïs, avant le tournesol, avant l’arrosage, avant l’OCM, avant la PAC, avant…maintenant.]

     Grand-père dans sa chignole tricycle à bras, chaise roulante à transmission bielle-manivelle, la béquille à sa gauche, sa jambe de bois de l’autre côté, tirait et poussait le volant de direction comme on rame et Grand-mère derrière poussait – même avec une jambe en moins, il pesait son poids Pépé ! le père avait attelé la jument à la charrette à foin sur le plateau de laquelle on avait ligoté aux ridelles avec des cordes à veau les basses destinées à recueillir la vendange. Dans l’une, le fouloir, sorte de pilon qui rappelait la jambe de Grand-père, dans une autre le grand parapluie d’un bleu délavé, aux baleines de bambou, qui nous protégeait de la pluie ou bien du soleil, au milieu les baquets avec les sécateurs, chacun le sien, et nous, les enfants, assis à l’arrière, les jambes ballant au rythme du pas de la jument. La mère portait le panier de pique-nique, Clément l’homme de journée et Céleste fermaient la marche en chantant : ‘‘Ils sont dans la vigne les moineaux du matin au soir les salauds, ils ont mangé tous les raisins et laissé tous les pépins.’’ Une adaptation maison de la chanson bourguignonne – somme toute moins coquine que l’originale…Nous répondions en écho et comme un défi avec ‘‘La voilà la jolie vigneuuuu, vigni vignez vignons le vin…’’ Et comme Grand-père était d’humeur joyeuse il nous interrompait avec ‘‘La Madelon’’ ou ‘‘La casquette du père Bugeaud’’ chant militaire de l'Armée d'Afrique écrit en 1846 que les Zouaves avaient adopté : ‘‘ l’as-tu vue la casquetteu la casquetteu, l’as-tu vue la casquett’ du père Bugeaud’’ que nous reprenions tous en chœur. Grand-mère ne chantait pas, bien qu’elle eût pu le faire mais c’eut été un Kirie ou un Gloria peu compatibles avec les vignes du Seigneur encore moins avec celles de Grand-père. Grand-mère avait toujours avec elle les évangiles dont elle tournait les pages comme on égrène son chapelet.

     On eût dit un cortège funèbre et joyeux qui enterrait l’été. Nous partions au front en ordre serré, l’âme légère, prêts à monter à l’assaut de la parcelle : un arpent de vigne, prêts à  partir à l’abordage des rangs, à rançonner les ceps, sus aux vrilles, prêts à cisailler du sarment, trancher les tiges, tailler, rapiner, grappiller, prélever le raisin, c’est cela ‘‘ vendanger ’’. Récolter son butin, mais avec douceur en accueillant au creux de la main les grappes charnues et les déposer comme on met un enfant au berceau, pour ne pas en perdre un grain. Lequel baquet serait vidé sans ménagement dans une basse et le raisin foulé au pilon une première fois avant d’être soumis à la torture du pressoir comme autrefois on écartelait les vilains qui avaient osé braconner sur nos terres. Gloire à Saint Vincent ! Patron des Vignerons, dont le corps fut broyé, pressé, jusqu’à faire jaillir son sang comme jaillit le sang de la terre.

     Plus tard, bien plus d’un, entre eux s’enorgueilliraient du nombre de basses récoltées puis du degré en moût de la vendange, et enfin du bouquet encore plus fruité que l’année précédente. On se prêtait la main pour le temps des vendanges et quand le vin nouveau serait en barrique, on ferait la tournée des caves afin de comparer, en levant son verre pour mirer le cul - pas de dépôt ! en le baissant au niveau du nombril – il est clair! vers son voisin de gauche puis de droite pour trinquer : Le signe de croix de Saint Vincent quoi ! enfin sous le nez pour renifler ses arômes – il sent le chêne, l’argile…ou le caillou..! c’est à dire la barrique et la terre qui l’a nourri. Puis une petite goulée pour dire s’il est trop sucré, trop acide ou juste bien, puis cul sec avant de tendre son verre pour vérifier tout ça et harmoniser les avis : œnologie pragmatique, instinctive et souvent de mauvaise foi...

Etienne, moins que tout autre s’en laisserait conter à ce jeu là…

On eut pu se demander pourquoi il y avait encore un café au village alors que chaque maison possédait ses vignes, sa vendange, sa cave et suffisamment de barriques pour tenir un siège.

     Avant, jadis, une maison sur deux offrait à qui avait le gosier sec, l’absinthe, le cognac, une Suze, un Dubo Dubon Dubonnet…ou la chopine emplie de la dernière récolte. On pouvait encore choisir son cépage ! à c’t’heure, il nous restait un bistrot, mais un vrai, avec tabac - timbres, cartes postales, laisser-passer pour le vin et l’alcool - dans une guérite grillagée, essence Esso, trois grandes tables en chêne avec des bancs et un comptoir, et comme à l’épicerie la cloche qui tinte à chaque entrée de client …- point de baby foot, point de flipper, point de juke-box - un temple où l’on scellait les commandes et les accords, où l’on faisait une partie de vache, où l’on se donnait les nouvelles autour d’une fillette ou une chopine. On pouvait y entrer à toute heure, ou presque. Qui plus est, Etienne le patron du café, était un vrai bougnat, originaire d'Issoire, il portait des bacchantes de gendarme, une casquette pied de poule élimée, un foulard blanc noué sous son double menton et une devantère bleue à rayures blanches déformées par une panse généreuse...

     Le tenancier avait sa propre cave, sa propre vigne, et avait une fierté particulière à sa vendange. Il avait rapporté d’une expédition du côté de Nyons dans la Drôme, des plans de vigne qu’on ne trouvait pas sous le pied d’un cheval. Peut-être moins vigoureux que nos ceps de Folle ou de Bacot mais plus souples et précoces. Tous les ans c’était la même comédie pour obtenir des compliments sur son vin tellement à part issu d’un cépage assez rare : le Florental…Qui plus est, cette année, malgré un début de juin presque hivernal, la récolte avait été généreuse voire pléthorique après une année de grand millésime parcimonieux. Ces conditions favorables allaient donner un vin léger et fruité surpassant en rendement et en arômes le butin des années précédentes. Il allait leur damer le pion à ses compagnons du cru, le bougnat ! il allait les convertir les paysans ! une alternative à leur piquette les bouseux ! ça ne serait pas de la bibine pour des ‘‘presse-jus’’, du ‘‘chasse-cousins’’ pour les culs-terreux, du picrate pour les pochards ! ça les changera du Monopole étoilé qu’il mettait dans leur pichet à ces éponges !...

     De fait, l’Auvergnat, puisqu’on l’appelait ainsi, détournait les clients de son café en les invitant à la cave. A peine entrés, ils étaient pris sous le bras et gentiment mais fermement dirigés vers la porte du fond qui menait à la cave.

      - Vous allez goûter mon Florental, vous m’en direz des nouvelles, il a de la framboise, juste ce qu’il faut de sucre, c’est du nanan, mieux que ragoûtant il est gouleyant, distingué, élégant, c’est le petit Jésus en culotte de velours…

      Et les clients de bonne grâce se laissaient faire : - A la tienne Etienne ! ils goûtaient une fois de plus le Florental en laissant derrière eux une flopée de compliments sur le vin chéri du patron.

      -Il est aimable, même un peu canaille, mais généreux, il a de la noblesse, il est loyal ! s’adressant au vigneron autant qu’à son vin, ah ! les beaux tartuffes ! plus ils étaient élogieux, plus le viticulteur se rengorgeait : on eut dit, avec son double menton qui ballottait et son foulard qui lui barrait le cou, un ramier en parade nuptiale.

     - Il est distingué, élégant, il a du charme, il est franc et tendre à la fois…Le pigeon emplissait les verres avec sa longue pipette en verre. On s’était passé le mot, désormais, les clients ne passaient même plus au café, ils faisaient le tour du bâtiment et allaient directement à la cave où Etienne passait la plupart de son temps. De par le fait, le café se vidait au profit de la cave, comme des vases communicants. Philomène, la patronne, ne voyait pas cela d’un bon œil ; son chiffre d’affaires descendait plus bas que le niveau de la cave. Un seul client restait fidèle au café : ‘‘Le Parisien’’, seul au bout de sa table, toujours à la même heure, lisant la page des cours de la bourse empruntée au Presse-Océan de Grand-père, qui à part quelques bons du trésor et de l’emprunt Pinay n’avait fort heureusement pas souscrit à l’emprunt russe. Je ne sais pas s’il était rentier le capitaliste mais il n’avait apparemment pas de quoi s’acheter le journal, il allait téléphoner parfois pour donner ‘‘des ordres’’. Toujours en dimanche, avec ses souliers vernis, son chapeau mou et la rosette à la boutonnière de sa veste en tweed…C’était un peu notre Monsieur Brun à nous ! et surtout il ne buvait jamais de vin, ce qui au pays est pécher, sauf prescription médicale de Maître Pierre. Monsieur Le Parigot ne supportait que le Martini blanc à l’apéritif qu’il sirotait en fumant un cigarillo et le Picon bière pour les autres occasions. Le stock de Monopole étoilé restait intact et les barriques d’Etienne se vidaient inexorablement.

     - On voit de moins en moins de monde dans votre établissement, Madame Philomène, si vous étiez cotée en bourse, je ne donnerais pas cher de vos actions, persifla un jour le parigot.

     - A mon grand dam, c’est la faute au Florental d’Etienne, il en est tellement fier qu’il arrose toutes les gorges taries du pays, et Dieu sait qu’il y en a…Même après la messe mon café est vide, ils vont tous directement communier à la cave : prenez et buvez-en tous…Si au moins il en vendait, mais pas question ! Je n’ai rien à lui dire, je crois qu’il a perdu la raison…

      - Allez, Madame Philomène, ça passera bien, ses barriques ne sont pas sans fond.

     C’est que des barriques, il en avait deux, plus de quatre cents litres, même avec la bande de soiffards, ça ne s’écoule pas en un clin d’œil. Ah ! elle aurait mieux fait de marier un gars de chez nous, plutôt qu’un bougnat plus amoureux de son vin que de sa femme. Marie-toi à ta porte à un gars de ta sorte ! lui serinait sa mère. Pourtant, les auvergnats avaient une bonne réputation de commerçants, un sou c’est un sou ! ou alors, elle aurait pu épouser un rentier comme celui de la capitale, ‘‘Le Capitaliste’’ comme ils disaient. Il aurait fait fructifier son affaire, probablement ouvert un restaurant où les gens de la ville seraient venus pour s’y montrer comme dans les lieux à la mode. Madame Philomène, bien que n’ayant pas lu plus d’un livre - celui du catéchisme - de toute sa vie, emboîtait le pas de Madame Bovary.

     Au soir, Etienne, de retour de sa permanence à la cave, s’était couché sans même souper et s’était endormi, le sourire aux lèvres, rêvant sans doute de médailles du meilleur vin au concours général agricole, récompensé par le préfet en personne saluant les mérites du vigneron qui…etc…etc. Pendant ce temps, Philomène, devant son écuelle de soupe froide se montait le bobéchon…Saint Vincent martyr lui apparut, torturé sur une maie de pressoir ; son sang filtrant à la place du vin, le vin-le sang, le sang inondant la salle de torture jusqu’à couvrir les pieds de ses bourreaux. Malgré ses souffrances, il chantait et riait aux invectives de ses tortionnaires.

     - Saint Vincent, patron des vignerons, obtiens-nous l’abondance des récoltes, la qualité du vin, une clientèle nombreuse et fidèle ainsi que la prospérité dans nos entreprises !

      Philomène avait pris sa décision, Saint Vincent l’avait inspirée, elle ne laisserait pas fuir sa clientèle et péricliter son entreprise.

     Au matin, Etienne s’éveilla tout couvert de ses rêves de gloire. Philomène n’était déjà plus dans la chambre. Il avait faim. Le café était prêt sur la cuisinière. Le pain et le beurre sur la table. Il sortit, l’air était doux. Il huma les parfums d’automne, de châtaignes, de champignons, d’humus…puis des arômes sucrés, enivrants. Lorsqu’il entra dans la cave, il découvrit des barriques à l’agonie, pissant le vin comme on pisse le sang. Le sol était imbibé de Florental, la terre était une espèce de bouillasse infâme. Les pinnettes flottaient et les orifices lançaient encore des saccades hémorragiques.

     Les premiers clients découvrirent Etienne dans sa cave, pendu.

     On a tous pensé qu’il avait lui-même sabordé sa vendange.

* Le Florental est également nommé Burdin.

La maladie de Léon

 XV La maladie de Léon

    On eût pu croire que le colportage des nouvelles bonnes ou mauvaises, des commérages et des ragots, eût été l’apanage des commères.

    Nous n’étions que deux compères dans la cave, lui et puis moi, et encore m’avait-il demandé de fermer la porte, cause à l’autre - tu sais bien - qui passait parfois devant et qui malgré sa paire de galoches ne faisait pas plus de bruit qu’un maraud en chasse. ( Les gens sans bruit sont dangereux disait La Fontaine ). Et encore s’était-il assuré que la patronne était bien dans la cour à donner à manger aux poules en scandant des ‘‘petits ! petits !  petiiiiits !’’. Et encore avait-il adopté un ton de messe basse comme les pécheresses à l’oreille du curé quand elles sont à confesse. Et encore s’était-il approché jusqu’à me ‘‘buffer dans l’ouillette*’’. (*l’entonnoir : l’oreille )

    -Approche me dit-il en me tendant un verre sans pied rempli à ras bord de Noah : (’’blanc sur rouge rien ne bouge !’’, croyait-on.)

    Il y a des gens comme ça chez nous et ailleurs dont un des plus grands plaisirs, quand ce n’est pas le seul, est de se réjouir du malheur des autres et de le répandre comme on épand le fumier sur les prairies, à la sortie de l’hiver – parce que forcément, un plaisir ça se partage, sinon à quoi bon ! et allez donc dire que vous ne voulez pas le savoir et que ça ne vous intéresse pas ! ce serait comme prétendre que vous ne sentez pas l’odeur du lisier. ( sans cœur ! )

    - Moi, ce que j’en dis, c’est que je l’ai vu dire, mais j’ai promis, alors tu comprends bien que je ne peux pas dire celui-là qui m’en a causé qui le tenait, juré-craché, de son propre cousin, alors tu penses ! mais le répète pas ! il paraîtrait que Léon serait malade…( Le double conditionnel se justifiait encore…) Le bouche à oreille suffit à produire une étincelle.

    Un pet de travers et le rideau de la voisine se soulève sous l’effet du vent. L’étincelle de l’œil inquisiteur met le feu au gaz, et c’est un feu follet qui court les rues du village comme la flammèche suspendue dans les allées du cimetière. Au moindre appel d’air, elle s’engouffre dans une maison, s’accroche au cache-nez du sacristain qui part à la messe, pénètre dans la nef, circule entre les rangs, fait un tour dans le confessionnal, grimpe à la chaire et s’immisce dans le sermon du curé. Et elle se chuchote en chuintant au travers des voilettes, les yeux vers le ciel qui est pris à témoin. Elle sort de l’église décuplée par la bénédiction ecclésiastique et gagne les villages alentour et les fermes isolées.

    - C’est peut-être juste des menteries de jalousies vu qu’il touchait la pension de blessé de guerre à laquelle un autre n’avait pas eu droit, car de fait il s’était blessé pendant ses classes avant la mobilisation et le départ au front et pour cause il avait été réformé, cause à son trou de balle au pied. Ceci dit, il n’y a pas de fumée sans feu !

Ce n’était pas de la méchanceté, juste de la peur.

    Que le malheur puisse frapper un autre quelqu’un ou une autre quelqu’une du même pays, parfois de la même famille était suffisant pour rassurer tous les autres quelqu’uns et les autres quelqu’unes. On le plaignait d’être touché, on le remerciait de l’avoir été le premier et on soupirait de ne l’avoir pas été à sa place. Notre tour n’était pas encore venu. C’est souvent que les anciens font le compte de ceux qui sont passés avant eux.

    Moi, je n’avais rien répété, alors comment l’état de Léon s’était à ce point aggravé ? Il était disant qu’il serait gravement malade. ( Le conditionnel commençait à prendre de l’assurance…) C’est que la flammèche s’était nourrie en chemin ; elle s’était engraissée de la crédulité, voire de l’innocence de ses colporteurs qui vendaient la mèche sans même connaître l’origine de l’objet de leur commerce. En tout cas on ne voyait plus le métayer dans la rue du village ni même au café.

    Et puis on avait vu Maître Pierre, le docteur, faire une visite à La Métairie. De ce côté là, on n’apprendrait rien : secret médical et conscience professionnelle obligent. Ne manquait plus que la visite du curé pour affirmer que c’était la fin. Le maire et le curé vinrent ensemble au ‘‘chevet’’ du ‘‘malade’’. Maintenant, on murmurait, avec des accents de pitié et de compassion, que Léon serait au bout.

    Me trouvant quelques jours plus tard dans une autre cave d’un village encore assez éloigné du mien, mon hôte, après avoir pris les mêmes précautions de confidentialité, me servant un verre identique de Noah, (’’blanc sur rouge rien ne bouge !’’, croyait-on encore.) m’annonça cette terrible nouvelle :

-Léon est en train de mourir !

-Non ? hésitai-je…

    Le feu follet s’était transformé et avait acquis la force d’un brasier, rapide et destructeur.  Plus personne ne savait d’où provenait ce bruit qui avait parcouru des kilomètres  et des kilomètres entre les haies du bocage, oubliant même qu’il était né d’une toute petite étincelle murmurée au fond d’une cave.

    J’ai bien fait d’aller voir Léon, car il était bien malade, çà, pour être malade, il en était bien malade de marier sa fille, déjà grosse de quatre mois, selon Maître Pierre. Le curé n’avait pas fait de difficulté pour bénir le mariage de cette pécheresse avec le garçon de ferme engagé depuis un peu plus de quatre mois. Il faudrait que la couturière fasse la robe en fonction de l’état de la mariée ; le maire se chargeait de lui parler. Il ne faudrait quand même pas que cela se dise et que ça fasse le tour du canton, les gens sont tellement mauvaises langues !

     Enfin, moi, je n’ai rien dit, pourtant il est disant que…

    Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites. Poème de Victor Hugo.

XIV La Juve

La Juve

 

            A l’époque, on chassait sans permis, juste en payant sa vignette à la fédération, ce n’était pas encore un soi-disant sport, pas plus qu’un art, encore moins un loisir, ni même une tradition. Ce n’était plus un privilège ou une nécessité, l’élevage des lapins, des poules et du cochon fournissait la viande au quotidien. On chassait pour améliorer l’ordinaire, pour un pâté de lièvre, une terrine de faisan, une perdrix aux cèpes ou, plus exceptionnelle, une bécasse à la broche ou à la ficelle. On chassait parfois sur commande :

-         « Maître Jacques vient dimanche prochain pour le fermage, et monsieur le curé aussi, si tu pouvais ramener un faisan que j’ai le temps de le pendre…

-         Je vais tâcher, mais je promets rien, ce sera peut-être une poule…

-         C’est moins bon…Si tu peux trouver aussi des cèpes !

A l’époque, on ne lâchait pas le gibier l’avant-veille de l’ouverture, on n’exterminait pas, on tuait juste ce que l’on allait manger.

L’exception c’était Achille, le forgeron, non pas que ce fût un viandard, bien au contraire, il n’avait ni femme ni enfant à nourrir, et se contentait de ce que lui préparait sa sœur, vieille fille aussi, et qui n’avait jamais eu à améliorer sa cuisine pour satisfaire aux exigences d’un mari pêcheur-chasseur et donc menteur. Achille allait à la chasse par mimétisme, pour faire comme les autres, seul, sans chien, au guet, à la brune, au soir tombant, comme un braconnier, ce qui n’était pas vraiment un délit si on n’était pas sur les terres non autorisées de Maître Jacques.

Déjà qu’il conduisait sans permis sa 4CV Renault  – surnommée « la motte de beurre » à cause de sa couleur jaune et de sa forme. Vu qu’il l’avait passé, le permis, à Fontenay-le-Comte, bien deux ans après l’achat de sa voiture, mais que l’Inspecteur lui avait refusé au motif qu’il roulait trop vite. Alors il avait dépoté l’Inspecteur aussitôt à une demi-heure de marche de son propre véhicule.

Achille s’était acheté un calibre 12, canons juxtaposés Robust-Idéal de Manufrance, grâce au Chasseur Français, un vieux fusil. Les autres disaient qu’il l’avait acheté en Italie et appelaient son arme la Juve, un vieux Club, parce que la Juventus à Turin (a tue rin : elle ne tue rien). Achille n’était même pas un Tartarin, un vantard, il allait à la chasse comme on part en promenade, sans stratégie meurtrière, simplement au hasard. Tant mieux si je vois du gibier, tant pis si je n’en vois pas, “tant pir’ eh oui ! ”. Et s’il avait la chance de tomber sur une compagnie de perdrix qui piétait en cacabant près des maïs, il se couchait dans l’herbe pour juste les regarder.

 

Ce soir là, Achille n’était pas seul. Chez nous, quand on dit ‘‘pas seul’’, ça veut dire qu’il avait sa musette, qu’il avait villagé tout le tantôt, du Plessis à Puymaufrais en passant par Saint Vincent et retour, à la recherche de son dail qu’il avait prêté à Jean qui l’avait prêté à Ulysse qui l’avait prêté à Léon qui n’était pas chez lui. Comme il était trop tard pour faucher les herbes folles qui avaient conquis le terrain derrière la forge, le maréchal-ferrant décrocha son douze du manteau de la cheminée. Il était descendu vers le Petit Lay et poussé à travers champs vers l’Assemblée. C’est en passant un buisson qu’il avait surpris en train de ruminer à la lisière du petit bois, un joli cul-blanc en forme de cœur, à la belle robe brune, une petite chevrette solitaire. Il s’allongea au pied du buisson les yeux écarquillés. Par chance il était sous le vent du chevreuil, elle ne le sentirait pas. Ca bougeait à l’autre bout du taillis, Achille s’attendait à voir déboucher la harde ou le mâle de la be(u)que. Au lieu du cervidé, il vit sortir du bosquet Léon, qui ne portait pas encore de cornes mais son fusil en bandoulière. Le métayer n’avait pas encore vu la bête, en sursis. Achille s’est dit qu’il ne pouvait pas la laisser se faire tuer. Il décida de tirer derrière la chèvre pour la faire partir. Déjà qu’il était mauvais tireur à jeun, sa virée de l’après-midi et les quelques verres de Bacot ont fait le reste. La détonation a retenti dans la vallée et la chevrette s’est écroulée raide morte.

-         Beau coup de fusil Achille ! siffla Léon sorti du bois.

-         Ben merde alors ! j’aurais voulu le faire...s’étonna Achille !

-         La Juve a tue asteure.

On aime mieux la chasse que la prise. (Blaise Pascal)

XIII LA CHINE

Mardi, trois coups courts, un coup long, ça c’était le boucher. Le klaxon un peu enroué qui s’acharnait, ça c’était le charcutier.

    Jeudi, au grand dam de l’épicier du village, c’était l’épicier ambulant, concurrent déloyal qui traquait le client jusqu’à sa porte à coups de klaxon italien trois tons genre Tour de France. Bien qu’il n’ait pas eu grand chose à nous vendre : chaque ferme faisait son beurre - au sens propre- et vendait le lait, tout le monde avait son jardin, des poules pour les oeufs. Il vendait principalement des épices, du café, du sucre et du gros sel de Noirmoutier qui servait surtout de conservateur, des oranges, des citrons et du vinaigre d’alcool pour les cornichons et  le ménage. Ceci dit l’épicier de la commune allait chiner lui aussi dans les communes voisines, à l’instar des pionniers de l’Ouest américain, il vendait « tout pour naître, vivre et mourir ».

    Vendredi, des coups de corne de brume, ça c’était le poissonnier ; mais pas tous les vendredis et pas toute l’année.

    Lundi, mercredi et samedi, c’était l’avertisseur intempestif du TUB du boulanger. Le TUB Citroën bâti de quatre bouts de tôle comme un hangar à bois. C’était Grand Marcel et Petit Marcel. Il était assez courant de donner au fils aîné le prénom de son père, trois générations portaient parfois dans la même maison le même prénom. On disait alors Eugène le vieux, Eugène le père et Eugène le fils ou on leur donnait des surnoms : le Petit Marcel, c’était Cécel.

   Le Grand Marcel avait le monopole, une fois le boulanger de Sainte Hermine avait bien essayé de lui faire concurrence, mais au bout de deux tournées après n’avoir vendu que deux baguettes au parisien, il avait abandonné la chine. Faut dire que le boulanger cumulait, il était aussi meunier. Il achetait le blé à Grand-père à coup de tickets qu’on échangeait contre le pain de quatre.

    A l’époque, Petit Marcel, Cécel avait 13 ans, son père lui avait demandé d’arrêter l’école pour partir avec lui. Il était bien plus heureux de faire les tournées que de continuer jusqu’au certificat, qu’il n’aurait probablement pas obtenu. De toute façon, à part les copains, il n’aimait pas l’école : la vie au moulin et au fournil était bien plus passionnante. A nous, il manquait parce que ce n’était pas le dernier à faire le guignol. Il avait l’habitude de grimper en haut du clocher pour dénicher les grolles. Une fois, il y était quand la cloche se mit à sonner six heures, de quoi le rendre sourd comme un pot. Comme il comptait les coups en se bouchant les oreilles, il eut l’idée d’en ajouter un septième. Avec la complicité de Séssène, le fils d’Arsène, ils mirent l’idée à exécution d’un coup de marteau emprunté au forgeron. Deux jours de suite, les travailleurs des champs étaient rentrés avec une heure d’avance, le troisième jour, les gendarmes alpaguaient les deux précurseurs de l’heure d’été. Les gendarmes sont rentrés bien tard ce soir là, après avoir raccompagné les vauriens et arrosé l’exploit dans la cave d’Arsène puis de Marcel.

    Petit Marcel devait avoir encore les fesses rouges ce jour d’avant Pâques, où, muni de mes précieux tickets j’allai chercher au camion deux pains de quatre et la galette parfumée à la fleur d’oranger. Grand Marcel était au café, Petit Marcel tenait fièrement le TUB. Comme son père, il avait toujours une plaisanterie commerçante sous le coude.

-         Samedi, t’as passé un bon dimanche ?

-         Oui !

-         Samedi, t’as passé un bon dimanche ? T’as compris ?

-         Un peu…

Je n’étais pas très réceptif à l’humour boulanger, mais je ne voulais pas pour autant passer pour un idiot.

-         Tu sais faire le canard ?

Le bruit du canard je savais faire, comme tout le monde, « coin ! coin ! »

-         Mais non ! le canard dans la mare, regarde !

    Cécel saisit, de chaque côté, l’étoffe d’un sac de farine, plonge la tête dans le sac, lève le derrière et agite ses deux pattes comme les canards pour atteindre le fond et fouiller dans la vase avec leur bec. Il s’enfonce alors à mi-corps et mouline des guibolles comme Louison Bobet ( mitron comme Cécel et nommé Louison pour le distinguer de son père Louis ).

Moi, j’attendais ma gâche et mes pains de quatre, je trouvais le temps long.

Heureusement que Grand Marcel est revenu du café. Il a attrapé le « canard » par le fond de la culotte et l’a sorti, la goule enfarinée, à moitié asphyxié, buffant, agitant les bras comme un canard le fait avec ses ailes avant qu’on ne lui coupe la tête. Je suis reparti avec ma brioche et mes deux pains en pensant que Cécel aurait les fesses rouges encore un moment.

I Le Grand Bateau

   En ces moments de moisson, on méconnaît la moitié des enfants. Ca court, ça crie, ça fait brailler les chiens et les anciens qui les huchent en brandissant leur canne. Rien n'y fait, aujourd'hui, ils ont tous les droits.

    Leurs parents sont venus donner la main à la ferme. Gendarmes, facteurs, cheminots exilés au hasard des mutations, les pères n'ont perdu ni les gestes, ni la force. Leurs mains, aux premières ampoules, reprennent vite la forme du manche, la forme du verre qui fait couler la poussière qu'on avale, celle qui sert de mesure au grain et qui tient si mal le crayon: la forme d'une poignée de mains.

   Les petits, eux, ont l'air plus chétif que leurs cousins d'ici. Faut dire que leur mère, fille de la ville, n'est pas tant costaude.

  • "Alors on est revenu au pays?"

   Comme si ça ne se voyait pas! Mal à l'aise, fatigués de biser les tantines et les tontons, étourdis par trop de questions sans réponse, les enfants s'enfuient.

   Dès le premier jour, ils partent vers la rivière par le petit routin, le plus court mais aussi le plus raide, qu'ils dévalent au risque de se tordre les chevilles. La rivière, c'est le refuge. On ne viendra pas les chercher là : au Grand Bateau. Ils échappent ainsi aux tâches réservées aux plus jeunes, pas assez solides pour les lourdes charges mais qui peuvent bien approcher les outils ou passer la pielle dans les allées du jardin. 

   Ils débouchent enfin sur la petite plage que les charrettes ont faite à remplir les tonnes d'eau. Au bout du silence des présentations, quand l'eau les a absorbés tant qu'assez, les enfants rendent à la rivière les petits graviers du bord. Les morceaux de tuile, mis là pour pomper la boue du passage, retournent à l'argile en ricochant à la surface. Alors, en un menuet pudique, les pantalons en haut de chausse, les robes rehaussées aux genoux, à leur tour ils la pénètrent et les frissons qu'ils ont à la fraîcheur de l'eau se répercutent sur la rive qu'ils éclaboussent d'eau et de rires.

   Dès lors, la rivière est leur gardienne et leur complice. Ici, ils sont bien à patauger, à remettre des pierres sur le gué, à attraper les anguilles, à modeler l'argile de la rive, ou simplement, assis le dos au soleil, témoins du courant, en contemplation. Il suffit d'un rire aux enfants pour être de vieux amis. C'est ainsi que Lise et Béatrice, Camille  Jean se connurent. Lise, que l'on surnommait "La Taupée" vu qu'on n'aurait su dire de ses yeux ou de ses cheveux, raides comme des baguettes de tambour, lesquels étaient les plus noirs, habitait la ferme de La Gaillarderie. Elle surpassait sa cousine du Pas-de -Calais en robustesse et en vivacité. Béatrice, son contraste, avait poussé tout en hauteur, comme on grandit en ville, et ses cheveux même semblaient ne jamais avoir vu la lumière. Une plante de serre et une plante sauvage.

   De Camille et Jean, on aurait pu croire qu'ils étaient frères. Camille habitait La Cort, il semblait avoir refusé de grandir et, malgré ses treize ans, n'était pas plus haut que son cousin Jean, de deux ans son cadet. Jean, natif de La Rochelle, avait pris du côté de son père et avait l'allure d'un drôle de paysan.

   Agitée par les remous qu'ils faisaient en s'éclaboussant, la barque au père Arsène participait à leurs ébats. Elle révélait et semblait regretter son attache à la rive. Chaque vague tendait la chaîne, en vain, et faisait gémir le frêne qui la retenait. Comme à regret, la barque reprenait sa place en grinçant de douleur. Aux enfants qui ne savaient pas encore nager, elle offrait l'évasion à condition qu'ils la libèrent. Camille et Jean, Lise et Béatrice, cédèrent à l'invitation : à quatre on n'a pas moins peur mais on partage les risques. Jean, bien que plus jeune, dirigea la manœuvre de l'air compétent que prennent les pères à commander, à la "Errol Flynn". Il monterait en dernier pour dérouler la chaîne dépourvue de cadenas. Camille aiderait les filles à embarquer. Un pied sur la rive, l'autre sur la barque qu'il chahutait pour les faire crier, Jean manqua se flanquer à l'eau. Enfin, les petites assises sur le banc du milieu, Camille couché sur le plat bord de l'avant tel la figure de proue d'un navire pirate, Jean, le pantalon retroussé aux genoux, poussa l'embarcation en prenant appui sur l'arbre et sauta pour la rattraper.    D'un air conquérant, il se saisit de la perche couchée au fond du bateau. Debout sur l'arrière, il la piqua dans la vase et poussa de toutes ses forces. Une seconde poussée et la barque fut dans le courant. Alors il glissa la perche sous le banc et laissa filer. Il ne restait plus qu'à écouter, les yeux mi-clos. A cet âge, l'imagination permet tout, on se fait accroire et le conditionnel cède vite le pas à l'indicatif.

   Une détonation trop flagrante les fit sursauter. Soudain, ils se sentirent vulnérables. Ils prirent peur, une peur vraie, renforcée de culpabilité- rien à voir avec la peur feinte que provoquaient tout à l'heure les indiens de leur rêve éveillé. Ils scrutèrent la rive...

   Du chemin qui surplombe la rivière, une silhouette se faufilait au milieu des arbres, se laissait glisser le long de la rive à travers les ronces, pour atteindre la surface de l'eau tout à l'heure criblée de plombs. Alexis venait récupérer  la carpe qui dormait là, quelques instants plus tôt, entre deux eaux, sous un rond de lumière que lui faisait la ramure, cantatrice muette à la fin tragique. Le braconnier n'avait pas son pareil pour repérer les endroits, les creux de la rive, sous les branches qui affleuraient l'eau brune, et surtout les moments où la carpe y serait. A croire qu'il pensait comme elle. Il venait ainsi l'exécuter, sans sommation, pour le lendemain. La farce était déjà prête. Il brandit son trophée en direction des enfants dont la barque continuait de glisser silencieusement. Ces quatre paires d'yeux, fixés sur lui, ne le gênaient pas plus. Eux aussi étaient pris en faute. Il les toisa, un temps, debout sur la rive, la carpe à la main. De plus près, on aurait décelé une lueur maligne dans ses petits yeux noirs, une lueur de complicité. Puis il disparut à leurs regards coupables et s'enfonça dans le bois du coteau.

Tous quatre debout dans la barque, à contre-jour, emportés par le courant, ils semblaient les victimes innocentes d'un sacrifice rituel au fleuve auquel on venait de ravir une vie.

La barque vint brutalement s'échouer sur la chaussée qui barrait le cours d'eau qui barrait le cours d'eau pour alimenter le moulin. Soudainement rejetés, ils  s'éboulèrent comme des quilles au fond de l'embarcation. La stupeur de la rencontre avec le braconnier fut balayée par le choc. Ce furent aussitôt cris, pleurs et appels au secours.

   Très vite, Jean se releva et prit l'air grave du capitaine avant le naufrage. Il n'était pas très rassuré mais ne voulait pas céder à la panique devant les filles. Il avait plus facilement gardé son sang froid car sa chute avait été amortie par les corps entassés de son équipage, lequel comptait deux coudes écorchés, deux ecchymoses mal placées et trois échines endolories.

   La barque était posée sur la chaussée que l'eau recouvrait de vingt bons centimètres, bloquée en son centre par un pavé exondé et maintenue parallèle à la rive par la force du courant. Elle avait la stabilité d'une assiette chinoise tournoyant à l'extrémité d'un bambou.

   En aval, quatre mètres de contrebas; en amont, le courant. On ne pouvait tenter de remettre la barque à flots sans risquer la chute. Il ne restait plus qu'une solution, désespérante pour un capitaine : abandonner le navire.

  • "Tout le monde descend !"

   Jean descendit le premier. Il tenait la barque par le bord afin de permettre aux trois passagers dépités de l'imiter. Lorsque Camille, le dernier, fut descendu, Jean se sentit emporté avec l'esquif vers la catastrophe. Il lâcha tout. Il n'avait pas prévu l'inévitable conséquence du délestage sur le tirant d'eau. Médusés, se mordant les lèvres, virent la barque traverser la chaussée et basculer dans le vide. Elle alla se planter au pied de la retenue. Epave verticale, cette carcasse goudronnée était une insulte aux lois élémentaires de la navigation.

Les enfants avançaient  lentement, les pierres de la chaussée étaient agressives à leurs pieds. En équilibre sur une jambe pour soulager l'autre, tels quatre héronneaux en quête de leur pitance, la bouche en cul de poule, soufflant et secouant la main pour conjurer la douleur, ils regagnèrent la rive.

  •    "Terre !" cria Jean.

  Dans un ensemble parfait, croisant la cheville et  le genou, ils éliminèrent les petits graviers encore collés à la plante de leurs pieds. Ils remontèrent la rivière par le grand chemin, toujours sur la pointe des pieds, en choisissant avec minutie leurs points d'appui.

   Ils retrouvèrent leurs chaussettes et leurs chaussures là où ils les avaient laissées et se mirent à méditer sur les conséquences de leur naufrage. Le père Arsène finirait par trouver sa barque au pied de la chute. Mais comment se l'expliquera-t-il ? Ils se disaient, comme font toujours les enfants, qu'ils n'étaient que des enfants, qu'ils n'étaient pas vraiment responsables, qu'au pire ils se feraient disputer, priver de quelque chose - pas trop grave.

 Ils se disaient aussi, sans trop savoir pourquoi, qu'Alexis, ne les dénoncerait pas  : il serait muet comme une carpe.

 

II Les Boeufs

   Léon, sa charrette et ses bœufs mirent un terme à ces réflexions. Longeant la rivière depuis le bois de Reynard, sur l'autre rive, jusqu'au Grand Bateau, ils passaient le gué.

  •    "Avanc'rez-vous quand même!"

   Côte à côte, Luneau, une lune pâle sur le front, et Bas-Blancs, des guêtres de Monsieur, les bœufs poussaient le joug- ou bien tiraient-ils la charrette? Allez savoir ce qu'ils avaient dans la tête! Comme les poids résignés d'une pendule, partageant la molle indifférence du balancier, les bœufs maîtrisaient le temps. Midi sonnant la complicité du soleil et du clocher, une heure officielle, ils rentraient à la ferme. Les enfants suivirent, tenant d'une main les perches qui dépassaient du chargement, esclaves enchaînés au char triomphant. Il sera grand-midi lorsqu'ils atteindront la Métairie. Le temps pour Léon de déjeuner puis de faire la mariennée sous la charrette et il faudra entamer une autre demi-journée de travail, une rabinée pour décharger et ranger le bois.

   Pour l'heure, il fallait affronter la côte qui mène au village. Elle n'est pas tant longue, cette côte, mais en fin, juste au dernier virage, elle monte raide comme pour se mettre debout. Luneau et Bas-Blancs ne l'avaient jamais faite. Il n'en connaissait que la descente, quand, à l'aller, il avait fallu retenir la charrette vide, ce qui n'était déjà pas une petite peine. A cette heure, elle était pleine de cosses, de perches et de rondins. Le temps " à l'écoute" alourdissait le fardeau : un temps d'orage. Les mouches piquaient et Léon braillait. Il ne voulait pas commencer par mouiller son bois.

   Oh ! Il aurait bien le temps de sécher avant de brûler, mais quand Léon avait une idée en tête il ne l'avait pas ailleurs. Têtu comme une bourrique : les autres rentraient la paille, lui, le bois.

   Le museau des bœufs affleurait la poussière du chemin mais leur allure ne changeait pas. Avec la froide détermination qui mène à la mort, ce vieux couple stérile accomplissait sa tâche. Les enfants, penchés vers l'avant pour contrarier la montée, semblaient maintenant pousser l'attelage qui entamait le dernier virage. Pressé qu'il était, Léon piquait le flanc des bœufs. Craignait-il le dernier bout de route ou commençait-il tout simplement à avoir déjà soif? Quelle qu'en fût la cause, il les énervait un peu tôt.

   Luneau et bas-blancs ne pouvaient rapprocher leurs têtes pour concentrer leurs efforts alors ils éloignaient leur cul du limon. Ils buffaient, ils bavaient et soufflaient. La côte se cabrait. Léon jurait.

   A force de jurons et de piques, de sueur et d'entêtement, le virage fut passé. Le plus dur restait à faire. Le diable emporte les bœufs s'ils n'en venaient pas à bout de cette côte! Après le virage, la route fait une bosse, comme si le diable couché dessous faisait le gros dos, juste là, à la première maison du bourg.

   Rabousinée, noire comme une taupe, la vieille, attirée par le remue-ménage, était sur le pas de sa porte. Elle était comme sa maison, un peu à l'écart du village. Elle causait peu et on lui rendait la pareille. Son fichu noir noué sous le menton cernait son visage marqué de rides méprisantes accentuées par l'épaisseur de sa peau tannée. Ses yeux noirs brillaient.

   Le toucheur de bœufs pestait d'être ainsi observé. Cette méchante côte ne l'avantageait guère. Le sourire en coin de la bonne femme l'énervait  et il frappait de l'aiguillon la tête des bœufs. Il ne faisait pas comme il faut et elle s'amusait de la scène, étouffant son rire de ses mains croisées sur la ceinture de son tablier.

  Les enfants dépassaient les bœufs en marchant à reculons parce qu'on a l'impression de descendre et qu'ainsi la côte paraît moins dure.

  A Léon, la colère lui montait. Il fixait la vieille et mettait à cogner ses bœufs la rage qu'il avait contre elle. Habitués à marcher à la voix, les bœufs étaient décontenancés par des gestes et des ordres contradictoires.  Luneau et Bas-blancs butaient sur les pierres de la route.

   La vieille femme n'en pouvait plus d'ironiser. Ses lèvres sèches laissèrent échapper un "ouais !" moqueur accompagné d'un haussement d'épaules que Léon ne lui pardonnerait pas de si tôt.  Et là, net, la machine s'arrêta : La charrette, les bœufs et même Léon immobilisés à la hauteur de la vieille qui jubilait. Pas un écueil, pas un trou, rien qui pût empêcher les bœufs d'avancer, hormis la côte ou la vieille.

  • " Là ! Voilà ! " Léon ne savait que faire. Il cracha :
  • " Bernoncio ! On a ensorcelé mes bœufs "

  La vieille tourna les sabots et rentra chez elle sous l'accusation. De fait, il commençait à mouillasser.  Luneau et Bas-blancs, sans doute rafraîchis et reposés par cette halte, firent de nouveau chanter les roues.

  • " Bernoncio ! " pour la deuxième fois.

   Lise et Béatrice, Camille et Jean les attendaient, heureux de se faire tremper par l'averse complice. Léon bougonnait :

  • " Bernoncio ! " pour la troisième fois, dans sa moustache dégoulinante.
  • " On a ensorcelé mes bœufs ! " 

   C'est ainsi qu'il le raconterait. Il y aurait plus de méfiance encore dans les yeux des autres au regard de la vieille. Quant aux enfants, ils hocheront la tête pour confirmer, comme tous les enfants, ce que disent les grands qui parlent à leur place. Léon, le premier, qui du Grand Bateau au village n'avait eu ni un mot ni un regard pour eux, s'exclamera au café, dimanche après la messe :

  • " Demandez donc aux enfants voir si c'est pas vrai ! "

  Même Luneau et Bas-blancs soutiendront ses dires en s'arrêtant pile devant chez la vieille à chaque fois qu'ils remonteront de la rivière : L'habitude, la côte ou bien...

Allez donc savoir ce qu'ils avaient dans la tête !

 

III Céleste

  Les enfants se laissaient tremper jusqu'aux os, comme pour se laver de tout soupçon. Ravis de cette bénédiction qui leur tombait du ciel. Les garçons entrèrent à La Cort, une belle ferme sise à la droite de l'église, et les filles rejoignirent La Métairie qui faisait face au clocher. Trempés guenés, le nez bas, Camille et Jean, semblant se repentir d'avance, une manière d'esquiver les reproches, pénétrèrent dans l'unique pièce de vie de la ferme. De chaque côté de la porte qui mène à l'écurie, un lit de coin à rouleaux : celui de Grand-père et celui de Grand-mère. Sur le mur du fond, un vaisselier et un  bahut à deux portes encadrent la pendule comtoise. La cheminée sur le mur de gauche, apporte chaleur et lumière. Le centre de la pièce est occupé par la longue table en chêne flanquée de deux bancs en merisier. Tout le monde était attablé et la conversation allait bon train. Grand-père riait fort en bout de table, sa jambe de bois posée sur la traverse. Seule Céleste qui mangeait debout près de la cheminée remarqua l'entrée des deux garnements.

   Céleste n'avait ni le visage soucieux ni l'air méchant. Elle ne portait aucune des marques qu'ont parfois les anciens d'avoir crispé leurs désirs, retenu leurs colères ou eu tant de misères, qu'à l'âge où le corps se fatigue de tenir la pose, les rides du visage raconte leur vie aux petits enfants. Malgré ses soixante ans, elle avait la peau d'une jeunesse, et on disait que c'était de n'avoir usé le savon qu'à laver le linge. Elle était gagée pour le temps des moissons et aidait à la cuisine. Elle louait ainsi ses journées pour les battages ou les vendanges, pour servir aux noces ou donner la main aux grands nettoyages de printemps. En temps ordinaire, elle menait son unique vache paître le long des chemins communaux ou roulait sa brouette vers le lavoir. Sa vie était réglée comme du papier à musique et sa quiétude passait pour de l'innocence. Elle n'avait jamais eu de galant et les vieux gars que l'on plaisantait au sujet de ce cœur à prendre rejetaient la proposition d'une moue peu flatteuse. C'est qu'elle n'avait eu ni jeunesse ni enfance : elle serait née vieille. Aux fêtes, elle restait assise à regarder les autres faire, sans véritable plaisir, sans grande jalousie, attendant la fin pour rentrer chez elle malgré tout satisfaite.

  Elle avait toujours servi sa mère que l'on disait tyrannique avec la même tranquillité et l'enterra sans peine ni soulagement, fleurissant, depuis, sa tombe sans indifférence ni compassion.

   Elle posa son assiette sur le buffet, décrocha le torchon qui séchait sur le fil tendu entre les corbeaux de la cheminée et vint frictionner la tête des deux garnements. Céleste frottait sans violence et ses caresses dégageaient des effluves odorants qui leur ouvraient l'appétit. Ils s'enivraient des odeurs chaudes de bois, de fumée, de légumes imprégnées dans le lin. Elle vint les placer en bout de banc, la place des petits, parce qu'on peut approcher le banc de la table. Elle alla puiser ensuite dans le chaudron pendu à la crémaillère deux grandes louches de soupe, l'obligatoire bouillon de légumes épaissi de pain dur trempé qu'on évitait de gaspiller et les versa dans deux écuelles de faïence blanche. Les deux garçons, ébouriffés, se pressèrent de rattraper à grande vitesse, rivalisant de grimaces pour éviter le bruit qu'on fait immanquablement lorsqu'on aspire la cuillérée.

Et Céleste reprit, sans mot dire, sa place au coin de l'âtre telle une vestale, pétrifiée, immuable.

 

VII Diesel

Le village avait beau être un cul de sac dans le labyrinthe des haies du bocage, perché sur le coteau schisteux d'un méandre du Lay, il ne fut pas épargné par le progrès. Des boeufs, brutalement supplantés par des tracteurs à moteur, on n'en voyait plus guère que chez Léon. Il restait encore quelques chevaux qui labouraient les vignes, qu'on avait même pas besoin de guider, sauf au demi-tour, il suffisait de peser de tout son poids sur les manches de la charrue. Mais les vignes, on commençait déjà à les arracher pour toucher la prime, alors les chevaux...

   Louis, le fils de Léon, mécanicien agricole, faisait un retour, triomphant, juché sur une machine à battre rouge et noire. C'était la première moissonneuse- batteuse- botteleuse qu'on voyait au village. L'avant-garde. Louis trônait, fier comme un coq, sur la bête métallique. Plus fier encore était son père qui, les poings sur les hanches s'interrogeait quand même sur l'emprise de la technologie moderne. Il songeait qu'il faudrait en abattre des haies pour permettre à des engins de même d'emprunter les chemins creux, mais il fallait bien vouloir ce qu'on ne pouvait pas empêcher.

   Louis descendit de son perchoir et fit le tour du monstre pour en expliquer les rouages : comment il avalait de ses mandibules rabatteuses la récolte et selon quel mécanisme il rejetait à l'arrière les bottes ficelées et, pour rendre à César ce qui est à César, comment il restituait le grain de son réservoir directement dans la remorque qui devrait l'accompagner. Le moteur diesel tournait toujours, ce qui l'obligeait à hurler en étayant son discours de grands gestes convaincants. Léon, un peu abasourdi, invita son fils à poursuivre ses explications à la cave. La place fut désertée en un rien de temps, seule restait la machine et la respiration de son moteur.

   Tout le monde ne le voyait pas d'un si bon oeil, ne l'entendait pas de cette oreille. Georges, de derrière sa fenêtre, pestait contre les ronflements de l'engin qui l'avaient tiré des siens et interrompu sa sieste. On ne pourrait plus dormir tranquille avec de telles inventions! Déjà fâché avec Léon pour une sombre histoire de borne déplacée, il se sentait injustement visé par ce vacarme inutile. Il allait quand même bien la faire taire cette monstruosité!

   Il chaussa ses sabots et sortit. Il eut un moment d'hésitation face à cette énormité qui beuglait tel un taureau avant la charge. Georges n'avait rien d'un torero ni d'un Don Quichotte. Rassemblant tout son courage, il attaqua par le flanc, grimpa à l'échelle et domina triomphant la machine.

  • " Tu vas la fermer,  fi'd'vesse!"

   Le matamore tourna la clef pour couper le contact comme on donne le coup de grâce. Déception! le diesel le narguait, ronronnant de plus belle avec l'arrogance de l'auto-allumage. Georges, mesurant son ignorance, ne prit pas le risque de chercher ailleurs le point faible de la mécanique. Dépité, il descendit en grommelant quelques injures pour conjurer le diable qui sans aucun doute possédait le véhicule. Lui tournant le dos, il rentrait chez lui avec le sentiment de la défaite, pire, c'était une victoire pour Léon. Il ouvrait sa porte lorsque le grondement de la moissonneuse, derrière lui, se fit plus rageur et, se retournant pour cracher sa hargne, il la vit s'emballer et emportée par son élan, foncer droit sur l'église.

   Qu'avait-il fait? Enclenché par mégarde la mise en route? Poussé malencontreusement quelque manette? Il voyait déjà ce démon défoncer le portail, pénétrer la nef, renverser l'autel, et s'échouer dans le chœur tel l'antéchrist apocalyptique. Mû par la culpabilité qui envahissait son âme,  il se mit à courir avec la foi de Saint Georges à l'assaut du dragon. Il expédia ses sabots sans scrupule pour aller plus vite. Avec l'énergie du désespoir, il agrippa l'échelle et réussit à se hisser, non sans s'écorcher les pieds sur le sol rocailleux. Il gravit les échelons à toute vitesse, atteignit le poste de pilotage, livide comme la mort, hors d'haleine et se trouva nez à nez avec la figure ahurie de Louis qui stoppa la machine.

   Georges ne dit mot, descendit honteux, récupéra ses sabots d'épave et rentra chez lui. Il s'expliquait bien sa méprise, bien sûr il n'avait pas vu Louis remonter sur la moissonneuse, mais il se traitait de bête d'avoir cru être à l'origine de son démarrage incontrôlé. Louis, pour sa part, se demande encore ce qui avait bien pu motiver son agresseur, mais reste persuadé qu'on n'arrête pas le progrès, pas plus que le diesel...

 

IX Le Trou

   Grand-père n'aimait pas parler de la guerre, de comment il y avait perdu sa jambe, et quand nous le pressions de questions, il éludait par un " Y'a pas eu que du joli ! " Mais ce soir là, épuisé de notre escapade à la rivière, lessivé par la  côte et la pluie, abruti par les discours des adultes, la tête inscrite dans mon coude, affalé à côté de mon assiette vide, j'ai rêvé...

   De noirs corbeaux, auréole noire de la guerre, tachaient le lavis grisâtre du ciel mouillé. Les hommes grouillaient dans les tranchées saumâtres, échelles horizontales aux murs de chair souillés...

   Bientôt quatre ans que la 13ème compagnie du 4ème régiment de marche de Zouaves avait quitté Bizerte après que l'ordre de mobilisation fût tombé. Le rouge des chéchias et la blancheur des sarrouels, la tenue orientale, qu'ils portaient au regroupement de la gare de Bercy avaient depuis longtemps cédé leur éclat à la boue qui recouvrait la tenue de combat. Le paysage aussi avait disparu sous le " marmitage " incessant des batteries des deux camps.

   Les " Zouzous " avaient appris à se terrer, à se tapir dans un trou creusé comme on pouvait dans la terre mille fois labourée par les obus. L'ordinaire avait tant bien que mal été amélioré ce quinze juillet 1918 pour la Fête Nationale qu'ils avaient passée dans les camions entre la forêt de Compiègne et Ivors au sud-est de Villers-Cotterets. Ils ignoraient encore l'attaque déclenchée sur Reims et ne souhaitaient que du repos. Mais déjà, la grande contre-offensive du Maréchal Foch était lancée : elle devait réduire la poche conquise par l'ennemi entre Soissons, Reims et Château-Thierry...

   [ " On se mit en route à la faveur de la nuit complice, un peu trop peut-être car l'obscurité fut totale en forêt de Villers-Cotterêts. Grâce à l'habileté des guides, la colonne se trouva le 16 au matin, à vue de l'ennemi, au carrefour du Saut du Cerf en forêt de Retz. On put enfin dormir. Le 17 au soir, nous avions pris position en lisière de la forêt entre le carrefour de la Grosse Pierre et celui des Cordeliers près de Longpont.

   Au petit matin, après un tir de barrage de nos 75, nous prenons la ferme des Granges en moins d'une heure. Nous traversons la Savières avec de l'eau jusqu'à la poitrine et nous passons la voie ferrée. Mais l'ennemi s'est ressaisi et nous cloue sur place par un martelage de 77 et des tirs de mitrailleuses qui partent de la ferme de Montremboeuf. Nous sommes en terrain découvert.

  • " Attention aux "mouches" ! Couchez-vous ! " crie le chef de section.

   Les Prussiens tirent maintenant avec leurs engins de tranchée, une averse de grosses torpilles nous glace les os, avec un bruit d'enfer, une sinistre "bamboula". A toute chose malheur est bon, un entonnoir apparaît, profond de plusieurs mètres, du beau travail de grosse "marmite". Nous plongeons dans cette crevasse providentielle sachant qu'à l'endroit précis où un obus est tombé, un second ne tombera pas...en théorie. Je me retrouve, musette par dessus tête, au fond du ravin. Ferdinand, le bleuet de la classe 19, me tombe sur le dos et s'agrippe à mos poste téléphonique portatif. C'est le dénommé Pou, Ferdinand Pou. Comme si je n'en avais pas assez, on m'avait collé celui-là à dérouler le fil téléphonique : un travail d'araignée pour un petit pou. Plus habile à poser des collets qu'à faire une épissure qui tienne la route. Je l'expédie à Tataouine vite fait l’arpète téléphoniste et je me hisse jusqu'à la lèvre de la crevasse. La compagnie a disparu dans la taupinière creusée par les " gros noirs ", il ne pleut plus trop de fer. Dans la fosse à ma gauche, allongé sur le parapet de terre, mon capitaine observe aux jumelles la position boche.

   La ferme est une véritable forteresse. Sur notre droite, le bois de Mauloy pourrait nous offrir un couvert mais il est déjà occupé par deux bataillons ennemis. Nous nous trouvons vraiment en flèche, il est midi. Il faut transmettre les observations au colonel et les positions à notre artillerie mais je n'arrive pas à établir la communication : la ligne a dû être coupée.

  • " Téléphonistes, réparez-moi ça en vitesse, on tient la position ! A vos pelles ! "

   Pendant que les copains commencent le travail de sape - on est peut-être là pour un bon moment - Pou et moi, la pelle en main, traînant le poste et le rouleau, nous rampons à terrain nu sous l'arrosage de la " tante qui bégaie ", la mitrailleuse allemande. Le capitaine organise un tir de couverture et nous avançons plus vite. A cinquante mètres de la route de Villers Helon, la ligne volante est bel et bien coupée. Il va falloir creuser d'une part pour travailler à l'abri des éclats d'autre part pour retrouver les fils enterrés. D'abord le trou individuel !

   Le nez dans l'argile, le casque sur la nuque, je commence à creuser sous moi, à la main. Je me fais penser à une tortue s'enterrant pour l'hiver. Je me suis fait un berceau, berceau-tombeau, l'écart d'une vie. Je peux me retourner sur le dos et attaquer à la pelle entre mes jambes en jetant la terre par-dessus l'épaule, comme on balance du sel, par superstition. Je suis mon propre fossoyeur. Mon bouclier de terre est désormais suffisant. Je trône, le dos au feu, presque confortable. Pour le jeune Pou, c'est une autre paire de manches, il est cloué sur le dos comme une chouette sur la porte d'une grange, les yeux accrochés au ciel, les mains crispées sur la terre, enfant terrorisé, accroché au tablier de sa mère. Il est tétanisé, paralysé. Quand on est comme ça, c'est comme si on était mort, l'effet de bombe, on n'est pas touché mais ça passe tellement près que c'est pareil. Un tir nourri le recouvre d'un filet mortel. A n'importe quel moment, il peut se relever comme on se lève le matin, pensant qu'il fait beau, découvrir l'orage en ouvrant les volets et être foudroyé avant d'avoir compris.

   Je l'agrippe par le revers de sa veste et je le ramène sur moi sans trop de difficulté car la terre et molle et glissante. Il ne pèse pas bien lourd le Ferdinand. Des grenades boches tombent à quelques pas de nous et nous éclaboussent de taches de rousseur, couleur d'argile. Il n'y a pas de place pour deux dans mon gîte, il faut que j'aille plus loin. C'est la loterie. je compte j'usqu'à trois et je rampe hors du trou à la vitesse du lézard vert qu'on s'amusait à chasser autrefois dans les vignes sur le retour de l'école. Je cherche, comme lui, un creux dans cette fange tandis que les obus de 77 éparpillent leurs éclats de tous côtés. Une volée de grenaille me couche sur le côté. Pou, mon Pou, l'arpète des transmissions, le bleuet de la classe 19, Ferdinand, mon camarade, un Zouzou, disparaît dans un jaillissement de terre et de feu. Il a laissé sa vie à la place de la mienne. J'y ai laissé ma jambe."]

   Céleste me prit dans le berceau de ses bras. Elle m'emporta jusqu'à la chambre. Elle m'allongea sur le lit à rouleau. Elle retira mes godillots. Je n'ouvrai pas les yeux, goûtant pleinement ce moment de douceur protectrice et ne saurai jamais ce que j'ai rêvé.

   Grand-père n'aimait pas parler de la guerre. Lorsque nous le pressions de questions, comment il avait perdu sa jambe, il éludait par un " Y'a pas eu que du joli !" Et l'auréole noire de ses yeux mouillés imposait le silence et le respect.

 

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VIII Le Feu

Pour sûr, on n'arrête pas le progrès ! Et quand bien même...

   Les anciens dodelinaient de la tête, affichaient une moue sceptique - toutes ces machines tueront le Paysan - mais ils se taisaient : de toutes façons, ils ne verraient pas... Les moins anciens hésitaient entre un mutisme réprobateur et la fierté complaisante du père. Les jeunes, eux, n'avaient pas d'alternative. Il fallait être de son temps, du temps qui, désormais, valait de l'argent, de l'argent pour plus de terre, plus de terre pour plus de revenu, plus de revenu pour plus de confort, plus de confort pour que la femme qui refusait de marier un paysan accepte encore d'épouser un chef d'exploitation agricole.

   Alors Edouard a vendu son temps à venir, son avenir à crédit, pour ne pas être en retard sur son temps car le progrès n'attend pas. Il a investi dans le tracteur et la charrue pour commencer puis dans le foncier. Il a arraché les haies pour économiser du temps. Il a semé du " qui-pousse-vite ", du " qu'on-arrose ", du " qu'on-bottelle " et du " qu'on-vend ". Il a vécu intensivement.

   Mais depuis peu, quelqu'un s'acharnait à ruiner tous ces efforts et à les transformer en temps perdu. Le feu se mettait aux granges pleines à craquer du temps précieux qu'on avait passé à les rembourrer de paille, de foin serré au roumbaleur comme une cigarette roulée à la botteleuse- ah ! il était passé le temps où on les roulait encore à la main. Chaque fois, trois exploitations étaient touchées. On découvrait trop tard le désastre en rentrant d'une séance du Conseil Municipal, d'une réunion du syndicat, du GAEC ou de la CUMA, parfois même d'une soirée passée à villager de caves en caves. Le pyromane frappait en connaissance, il était du pays mais les gendarmes n'arrivaient pas à lui mettre la main dessus.

   Edouard ne sortait plus. Il était sur le qui-vive et gardait le calibre douze à portée de main. Il ne pouvait pas seulement compter sur ce vieux couillon de chien, sourd comme un pot, qui n'aboyait plus après le facteur que par tradition et qui dormait la nuit dans le fauteuil du salon en face de la télé. Le soir, Edouard programmait son réveil à minuit, évidemment l'heure du crime et, jusqu'à une heure le matin, il faisait sa ronde. En pyjama, couvert d'un vieux pardessus, coiffé de la chéchia du grand-père qui avait été zouave à Bizerte, armé de son fusil, le canon sur l'épaule, le doigt sur la détente, il avait l'allure du fils naturel de Calamity Jane et de Tartarin de Tarascon. Il commençait par visiter la grange, à l'affût de la moindre étincelle, d'un soupçon de luminosité, du geste criminel. Ensuite il longeait la stabulation - étable moderne - contournait le hangar aux machines, traversait la salle de traite pour finir dans la laiterie où, assis sur les bidons de lait, il se postait en sentinelle face à la porte ouverte qui donnait sur le pailler. Ah! qu'il y vienne l'incendiaire, il lui en donnerait du feu et du plomb aussi, plein les fesses! Il ne laisserait pas réduire à néant tant d'années d'amortissement d'emprunts, tant de saisons d'indemnité-sécheresse, tant de mois de subventions à l'hectare, tant de jours passés à traire la vache étatique pour respecter ses quotas, enfin tant de nuits blanches où les pourcentages des taux garantis se battaient contre le maintien des prix dans le cadre de la Politique Agricole Commune...

   Il s'était endormi. C'est la vision en songe du dernier feu allumé devant les grilles de la préfecture qui l'avait sorti de son cauchemar. Après s'être ébroué et vigoureusement frotté les yeux, il jeta un regard panoramique qui s'arrêta net sur une petite lueur rouge, témoin d'une présence criminelle prête à saper les fondements de l'Europe agricole.

Il épaula et tira au jugé. Obscurité totale.

  • "Ah! mon fi'd'vesse, tu l'as pas volé celle là! "

    Edouard se dirigea vers l'endroit présumé de la tentative de délit. Une brise soudaine dévoila la lune et, du même coup, révéla une méprise dont on n'avait pas fini de parler.

   Il avait tiré sur le voyant du contact de son tracteur, flambant neuf, qu'il avait oublié de couper.

 

X L'Epicière

Mélina était dure de la feuille. Elle avait les portugaises ensablées. Elle entendait dur. Elle était sourde comme un pot. Elle avait l'oreille un peu rebelle. Elle prêtait, malgré tout, une écoute complaisante à tout propos. Elle était d'une gentillesse... Les médisances avaient à son tympan la résonance de confidences, voire de confessions. Les reproches se teintaient de simple bienveillance. Les plaintes se changeaient en aveux de satisfaction. Elle répondait à ce qui dépassait l'entendement par un sourire bienveillant ou bien complaisant... Son infirmité passait, aux yeux des imbéciles, pour de l'innocence.

   Mélina vivait seule, son promis, Ferdinand, Ferdinand Pou, n'était pas revenu de la Grande Guerre. Il était tombé au Champ d'Honneur près de Villers-Cotterêts. Du jour où elle avait reçu la lettre signée du Général Pichon, contre-signée du Commandant Ballivet, Mélina avait baissé pavillon. La nouvelle l'avait abasourdie. Elle avait pris le deuil et ne le quitterait plus jamais.

   Elle tenait boutique dans le bourg, l'épicerie de ses parents, décédés eux aussi. Le père d'une angine de poitrine et la mère, huit jour plus tard, on suppose de chagrin. Holà ! N'imaginez pas un de ces commerces modernes avec vitrine appétissante, enseigne clignotante et étalages rayonnants. Non, voyez cette maison basse à la façade crépie à la chaux, dont la porte géminée à la fenêtre comporte autant de petits carreaux, c'est un magasin : qui l'eût cru ?

   A cette porte on ne frappait pas, une clochette suspendue à l'imposte annonçait votre visite. Point de comptoir ni de caisse enregistreuse, une simple table longue, en merisier tout de même, barrait le passage, assistée d'une balance Roberval dont les plateaux brillaient comme deux soleils. Au-delà, adossé au mur blanc, un buffet bas surmonté d'une vitrine à deux battants contenait l'essentiel du stock de l'épicerie : la chicorée Leroux, le chocolat en poudre Banania, le sucre La Perruche, le poivre en grain, le sel de Noirmoutier et toutes ces sortes de choses qui ne venaient dans les jardins. Sur la gauche, mais décollé du mur, un meuble à tiroirs et quatre tablettes coulissantes, comme une enfilade, recelait un fatras de boutons, de bobines de fil, de cartons d'aiguilles à coudre, de galons, de pompons, de cordons, toute la passementerie nécessaire à l'embellissement de la maison. Sur la droite, sur des étagères accrochées au mur, s'amoncelaient des moules à beurre sculptés, des cuillères en bois, des pots en terre cuite et une série de pots en métal émaillé rouge destinés à la cuisson de la mogette. Quoiqu'on y fût venu juste pour humer cette odeur mélangée de " comptoir des Indes " et d'encaustique, ce n'était pas cet exotisme là qui attirait les drôles du village à l'épicerie. L'attraction, à côté de la balance, se limitait à un alignement de bocaux en verre légèrement bleuté, de forme rectangulaire, coiffés d'un couvercle rond surmonté d'une boule pleine de bulles qu'on aurait bien voulu détacher de son socle pour en faire une agate ou un calot.

   Le premier contenait des berlingots blanchis par le sucre qu'il fallait sucer un peu pour en révéler les couleurs. Le deuxième des bonbons acidulés en forme de quartier d'orange orangé et de citron jaune. Le troisième des fraises des bois qui donnaient la langue rouge. Le quatrième de la réglisse enroulée autour d'une perle de sucre coloré sur laquelle nous nous cassions les dents. Le cinquième des pâtes de fruit en forme de frites qui donnaient soif. Le sixième des carambars dont on collectionnait les points pour gagner un ballon de foot. Le septième des malabars qu'on détachait toujours en deux parties avant de les engloutir tout entier pour faire la plus grosse bulle et dont l'emballage imprimé de décalcomanies nous permettait de tatouer, après l'avoir consciencieusement léché, notre avant-bras de pirate.

   Les réjouissances commençaient à la porte dont nous actionnions le timbre chacun notre tour, au lieu d'entrer tous en même temps, sûrs que nous étions de la surdité de Mélina, sûrs que nous ne dérangions pas. Et pourtant... Mélina devait avoir un sixième sens, sens du commerce peut-être ou plutôt était-ce le courant d'air qui l'avertissait de l'arrivée de sa clientèle. Nous attendions, le menton appuyé sur la table, le nez collé au verre grossier des bocaux, en clignant des yeux pour se croire vingt mille lieues sous les mers. Puis on entendait le bruit de la chaise que l'épicière repoussait, parfois celui des cosses de haricots tombant dans la gamelle et le claquement de son tablier qu'elle débarrassait des derniers fils : elle arrivait, nous reculions en chœur, d'un pas. Comme une retraite face à la garde prétorienne des sept bocaux, sept mercenaires teutons préservant Mélina et sa surdité.

  • " Bonjour les enfants, qu'est-ce qu'il vous faut ? "

   Nous passions commande : cent grammes de fraises, quatre malabars, et un rouleau de réglisse que nous partagerions en rubans de plus en plus courts.

   Mélina ouvrait le bocal, y plongeait la mesure en fer blanc qu'elle vidait ensuite dans un petit sac en papier de couleur marron posé sur la balance jusqu'à  l'équilibre parfait, à la fraise des bois près. Elle nous toisait ensuite, sans doute pour évaluer notre gourmandise et d'un coup de poignet versait sans compter un supplément.

  Nous comptions nos sous dans le creux de nos mains sales et pour prouver l'ingratitude notoire des enfants, nous la saluions de la main en chantant de concert en guise de remerciement :

  • " Allez merde ! Mélina, au revoir et encore merde ! "

   Elle nous répondait la tête penchée avec un franc sourire reconnaissant :

  • " Au revoir, les enfants, au revoir !...

  ...Jusqu'au jour où nous avons entendu dire qu'il n'était pire sourd que celui qui ne voulait rien entendre... ça n'était pas tombé dans des oreilles de sourds, et nous regardions désormais Mélina avec suspicion mais un peu plus de respect.

 

XI La Cane de Moïse

   Quelle idée de s'appeler Moïse! Les seules tables qu'il portera seront les tables de batterie qu'on sortait pour les moissons et qui ne portaient comme inscriptions que les noms des journaliers, gravés au couteau, suivis d'une date. Les seules eaux qu'il affrontera seront celles du Lay, traversé en barque plate avec, comme passagère, la Baronne, son unique vache. Il est vrai que son père, Elie, à l'annonce de sa naissance, avait offert la goutte aux hommes du voisinage venus aux nouvelles. Les femmes étaient auprès de Célestine dont l'accouchement présentait tous les signes d'un siège. Dans le buffet, il y avait, en réserve, des bouteilles de verre blanc, toutes identiques. Les bouteilles d'eau-de-vie et celles d'eau bénite que Célestine avait rapportées de son pèlerinage à Lourdes, lesquelles portaient au goulot un brin de laine. L'émotion rend aveugle et le père de Moïse n'a jamais su son erreur. On en parle encore. Cul-sec! L'eau bénite. Personne ne dit mot. Moïse sauvé des eaux! On leur aurait servi du vinaigre qu'ils n'auraient affiché aucune grimace. Moïse est né la tête en avant. Un couillu, ça s'arrose à la cave. La Folle, le Bacot, l'Othello, le Noah, le vin qui soit-disant rend fou. Moïse ne marcha qu'à deux ans et ne parla qu'à trois ans, et encore très mal. Il avait six ans lorsque sa mère l'oublia à l'épicerie. Au moment de se mettre à table, le père demanda où était Moïse. L'épicière n'avait pas prêté attention, avait éteint la chandelle, et fermé son magasin. On avait retrouvé Moïse, prostré dans le noir, et on l'avait ramené à la maison sans qu'il manifestât la moindre émotion. A l'école du village, Moïse apprit peu, il faisait ses besoins dans la cour comme il faisait à la ferme. Lorsqu'il comprit l'utilité des latrines, il ouvrait la porte basse avec ses dents, les mains dans le dos, parce que les chevaux n'ont pas de bras. Il n'avait d'intérêt que pour la ferme et les animaux. A la cantine, il ne partageait pas le menu des autres. Invariablement et inlassablement, il ravalait les deux grillées de mogette, préparées par sa mère au matin. Son régime habituel. Il n'eut pas besoin d'adolescence, il était dans son élément et se forgea un corps d'adulte à soulever les bottes de pailles lorsque les autres allaient danser au bal du 14 juillet. Moïse ne verra même jamais la mer. La seule fois qu'il quittera le village, ce sera pour effectuer son service militaire. Ce qui lui vaudra son surnom. Moïse deviendra ''Messe'', sa ville de garnison. Il montait sur ses grands chevaux lorsqu'on disait Metz en prononçant le 't'.

- Quand j'étais à Mess'...

   C'était comme une chanson à ripouner. Il avait connu des filles, quand il était à Mess', il avait fumé, quand il était à Mess'. Il avait mangé des quiches et des tartes à la mirabelle, quand il était à Mess'. De fait, à son retour, gavé de cette culture exogène, il maria Louise qui faisait office d'institutrice à l'école des filles.

   Moïse vivra seul dès que Louise, six mois après leur mariage,  sera partie avec Alfred, le boucher. Alfred était venu avec la bétaillère chercher la Baronne, la dernière vache de Moïse. Louise avait fait à manger pour les trois, la Baronne était encore au pré. Après le repas, Moïse était allé faire la sieste. Les vaches mangent même avant d'aller à l'abattoir. Le boucher était reparti avec la Baronne et Louise.

   A Moïse, il ne lui restait plus que ses poules, ses lapins et son jardin. La cueillette des champignons, les châtaignes, le pissenlit, la pêche aux gardons, complétaient son fricot. Il se louait à la journée dans les autres fermes pour les labours, les moissons, les foins, les vendanges, le bois et le cochon l'hiver. Il était nourri et abreuvé. Il faisait "chabrot" avec un grand verre de Bacot qui inondait sa soupe puis se couchait comme ses poules et dormait sans rêves. Moïse vivra jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Sans folie ni raison. A croire que le Noah conserve.

   Sur la cour de la ferme, il y avait une mare informe, une petite "fousse", dans laquelle se hérissaient quelques joncs et dans laquelle coexistaient deux trois grenouilles, quelques gardons rescapés de la pêche que Moïse nourrissait quotidiennement d'appât. Elle attirait, l'été quelques libellules et servait d'abreuvoir aux tourterelles et aux moineaux qui peuplaient le jardin. Posée comme un leurre, un appelant, une canette colvert trouva ses aises sur la marasse, au début du mois de septembre. L'hiver serait précoce. Ou bien s'était-elle échappée d'une ferme alentour...L'hiver serait à l'heure. Tous le matins, en allant donner le grain à ses poules, Moïse laissait sur la rive de la mare une poignée de maïs pour la jeune cane, jetait une boulette d'appât dont les poissons n'auraient pas le temps de se saisir, puis se reculait de quelques pas. Après avoir boulotté ce qui flottait à la surface de l'eau, la cane s'avançait avec méfiance et becquetait l'offrande hors de l'eau. Moïse s'accroupissait et la contemplait. Lorsqu'il se relevait, elle se réfugiait au milieu des joncs, rassasiée. Si Moïse, un lendemain de journée au bois, tardait à venir, la cane lançait des couacs en battant des ailes comme pour appeler un mâle.

" Voilà, voilà, ma Louise, j'arrive."

   De semaines en  semaines, il avait réduit la distance, il pouvait caresser la jeune cane, qu'il appelait Louise, et qui venait à sa rencontre à l'appel de son nom. Elle se dandinait entre ses pieds, de la maison jusqu'au bord de la mare et mangeait dans sa main. Quand il allait au jardin, il caquetait de la langue et de la joue et Louise la cane accourait et marchait à son rythme entre ses sabots. Comme dans un numéro de cirque, il s'amusait à croiser ses pas et elle faisait des arabesques en nasillant de plaisir. S'il s'arrêtait, elle se plaquait au sol et il la prenait entre ses mains et l'embrassait sur le crâne.

" Voilà, voilà, ma Louise, calme toi!"

Il la serrait sous son bras comme un fagot de plumes et la promenait ainsi en lui parlant.

" Tu vois ma Louise, il va falloir rentrer du bois, et arracher les derniers poireaux."

A croire que si le Noah conserve, il rend vraiment fou. Louise le suivait aux poules, aux lapins, quand il allait chercher du bois ou cueillir au jardin. Elle n'entrait pas dans la maison, elle s'arrêtait au seuil et lasse d'attendre, retournait à sa mare. Elle ne quittait jamais la ferme. Moïse, le regard perdu, ravalait sa soupe de pain trempé, vidait une bouteille de Noah, renversait le verre vide sur le goulot et allait se coucher tout habillé.

Ses rêves viraient au cauchemar.

Un colvert se posait sur la mare, tournait en rond autour de Louise, la poitrine gonflée, battant des ailes, le cou tendu vers l'avant. Louise, le bec dans l'eau, ouvrait l'éventail de sa fausse timidité. Bien des fois, les deux s'envolaient laissant la mare comme un trou noir sans remous.

Toujours au matin, Moïse se réveillait avec une oppression sur la poitrine, et se ruait vers la mare, l'estomac noué. Chaque fois, Louise se dandinait vers lui en caquetant de reconnaissance. Louise vivra vingt ans, presque un record pour une cane. jusqu'à ce matin de la Saint Jean, quand Moïse découvrira la mare déserte. il aura beau hucher tant et plus, inspecter le poulailler, explorer le jardin, fouiller la grange, accuser le voisinage, retourner le village, Louise aura disparu. Il n'aura même pas remarqué l'absence du kian, la barrière du jardin, que les jeunes du village, par tradition, auront enlevé et mis sur la place devant l'église.

A la Saint Jean, ils ramassaient les balais, les outils, tout ce qui traînait dehors et dont ils faisaient un feu autour duquel ils dansaient toute la nuit pour finir par s'acoquiner sur la paille des granges. Ils maraudaient tout ce qui pouvait l'être pour l'entasser comme une offrande, une manifestation de la jeunesse , de sa fécondité et de son énergie, un arbre d'abondance.

  • Ils n'auraient quand même pas capturé Louise pour la mettre au bûcher, les salopiots!

Dès lors, Moïse ne dormit plus naturellement. Il lui fallut deux bouteilles pour s'assommer. Il s'endormait régulièrement, la tête dans les coudes, à la table. Le soir il ne mangeait plus, le jour il bourbitait, commençait tout et ne finissait rien. Au crépuscule, assis sur la pierre, il scrutait la mare, l'œil vitreux, le corps empli de larmes qui ne coulaient pas. Pleurer non plus il n'avait jamais appris. Quand il n'y voyait plus goutte, il rentrait, débouchait une bouteille qu'il vidait d'un trait à même le goulot, puis deux, puis trois, et s'écroulait à même le sol. Le nez de Moïse ressemblait de plus en plus à une fraise. Ses fraisiers, dans le jardin, étaient mangés d'herbes. Les poules étaient dépave, les lapins mouraient de soif.

On retrouvera Moïse affalé dans la mare.

Louise la cane, revenue de son escapade, perchée sur son dos, réclamait sa pitance. Ce fut l'unique fois qu'une cane suivit un cortège funèbre de l'église jusqu'au cimetière, d'un pas triste, silencieuse, le cou tendu et le bec au ras du sol.

 

XII Le Régent

XII Le Régent

   Mademoiselle Coutaud, fraîche émoulue de Notre Dame de Fontenay-le-Comte, aurait tout aussi bien pu coiffer la cornette au couvent des filles de l'Union Chrétienne. Elle avait choisi d'être institutrice. Originaire de Saint-Pierre-le-Vieux, elle avait la morphologie de la maraîchine, large de bassin, les fesses en goutte d'huile, le dos bien droit pour contrebalancer une poitrine en porte-à-faux, elle avait les cheveux bruns et des yeux noirs comme des boulets de charbon. Elle n'avait que cinq ans de plus que la plus âgée de ses élèves. Elle n'était pas bien grande, mais le collet monté de sa robe, sa coiffure tirée à quatre épingles, son nez pointu et ses lèvres minces qui se desserraient à peine pour dire bonjour, son regard doux et pénétrant impressionnaient même les plus radicaux. Elle avait quelque chose de Sainte Thérèse de Lisieux, déterminée et compatissante, froide et généreuse.

   Il y avait encore à cette époque, un café-tabac et une pompe à essence à bras Avia dont les deux réservoirs transparents se remplissaient alternativement de cinq litres de carburant légèrement rosé, une forge, trois épiceries, un mécanicien sans garage, une couturière, un menuisier et sa scierie, quatre grosses métairies et aussi deux écoles. L'école catholique qui n'accueillait que les filles, l'école laïque qui n'accueillait que les garçons. Chaque famille, à quelques rares exceptions près, avait des drôles dans les deux écoles : les filles chez les curés, les gars à la communale. Ecole des culs-bénits, école du diable. Les plus radicaux, le forgeron et le menuisier affichaient leur anticléricalisme tout en affirmant leur ouverture d'esprit. Libres penseurs, ils étaient néanmoins dépendants de leur principal pourvoyeur : la confection des cercueils pour l'un et la forge des croix ou des grilles d'entourage des tombes pour l'autre. Ce n'était pourtant pas par intérêt qu'ils recevaient, l'un et l'autre, en toute intelligence, le curé à leur table et tapaient la belote en polémiquant à propos de tout, ( ce qui consistait surtout à ne pas écouter l'autre ) et surtout du Président Coty que chacun mettait dans son camp. Ces joutes oratoires ne faisaient aucun gagnant ni perdant.

   Monsieur Jaudeau, l'instituteur public, venait de prendre sa retraite à l'âge de soixante cinq ans, après trente ans de bons et loyaux services auprès de la commune. Garant des valeurs républicaines, secrétaire de mairie, chasseur, pêcheur et donc menteur, il avait converti deux générations au bien-fondé du colonialisme. De l'Indochine à l'Afrique, il désignait de sa règle en bois les races blanches, jaunes, rouges et noires sur les panneaux didactiques, lui qui n'avait jamais quitté le bocage, réformé pour cause de pieds plats. Il avait donné à ses élèves la conviction qu'ils étaient les phares d'une civilisation qui ne tarderait pas à déchanter, mais dont les idées auront la peau dure.

   Frais émoulu de l'Ecole Normale de Garçons de La Roche sur Yon, supprimée par Pétain et rétablie à la Libération, le nouvel instituteur avait peu de choses en commun avec son prédécesseur. Ni chasseur, ni pêcheur, ignorant à peu près tout du jardinage, il n'avait de toutes ces choses là qu'une connaissance encyclopédique qu'il comptait bien transmettre à tous ces petits sauvages qui, à ses yeux manquaient de Culture. Il aurait tout aussi bien être ingénieur des Ponts et Chaussées, mais il avait choisi cette profession de foi qui oeuvrait à l'émancipation des classes populaires et à leur accession à des postes administratifs. Il avait quelque chose de Trotsky avec ses lunettes rondes qui amplifiaient un regard plein d'espoir en un avenir hypothétique, voire utopique. Avec son costume noir qui flottait autour d'une silhouette longiligne et son col de chemise amidonné, il avait aussi un peu l'air d'un jeune curé de campagne.

   Il y en avait plus d'un et surtout plus d'une qui avaient dans l'idée que ces deux là, Mademoiselle et le Régent, feraient un bon couple, et se figuraient qu'on pourrait les marier. Au lavoir, dans les caves ou à la veillée, on faisait des mariages en associant les terres et les biens, et on ne se trompait pas souvent même quand il s'agissait d'une laide ou d'un bredin. Advenait ce qui devait advenir. Etait-ce la pression sociale qui faisait que deux êtres se soumettaient aux attentes ou bien que leurs désirs secrets transpiraient tant qu'ils obtenaient l'assentiment de la collectivité?  Marie-toi à ta porte à femme de ta sorte! disait l'adage. Avec ces deux là, l'affaire était plus compliquée. Il s'agissait de la réconciliation de l'Eglise et de l'Etat. Les chances que Mademoiselle Coutaud et Monsieur Girard se rencontrent étaient bien faibles, et les entremetteuses se perdaient d'imagination. Heureusement, il y avait le 11 novembre. L'Union Sacrée. Plus de vains débats entre les "Deux France", la catholique et la républicaine, juste La France éternelle. Le 11 novembre, on rendait hommage aux soldats morts pour La France, 1 400 000 morts pour Dieu et pour La Patrie. Le pédagogue avait fait chercher à ses élèves les plus grands l'histoire de chacun des soldats dont le nom était gravé sur le monument aux morts. Ceux qui en avaient encore un avaient interrogé leur grand-père qui en général n'était pas prolixe sur le sujet. Les autres s'étaient contentés de sonder leur père qui réinventait l'Histoire. Mort au feu, mort au combat, mort des suites de ses blessures, toujours mort en héros.

   Cette année là, le 11 novembre tombait un dimanche. Employé communal volontaire, le Garde Champêtre, après un improbable roulement de tambour, proclamait ses annonces tous les dimanches matin. Il ne portait ni képi ni bicorne et ne bénéficiait d'aucun uniforme. Habitant le centre bourg, il faisait sa première prestation au seuil de sa porte puis montait au calvaire, mais c'est la sortie de la messe qui rassemblait le plus grand nombre d'auditeurs et permettait aux fermiers des villages alentour d'être légitimement informés. AVIS A LA POPULATION DU 4 NOVEMBRE : Dimanche prochain, 11 novembre, la messe sera célébrée à 9 h 00 en l'église Notre Dame, à 10 h 00 formation du cortège et défilé jusqu'au cimetière, 10 h 20 cérémonie patriotique au monument aux morts, dépôt de gerbes en l'honneur des hommes morts au combat, appel aux morts, allocution de Monsieur le Maire, 11h 20 formation du cortège jusqu'à la mairie,  11 h 30 vin d'honneur offert par la municipalité.

   La plupart des élèves assistaient à l'Office, à l'exception de deux fils de radicaux qui attendaient devant l'église auprès de leur maître. Face au tympan nu du portail, les mains croisées sur la canne de son parapluie, les jambes écartées et le corps bien droit, l'enseignant symbolisait la Franc-maçonnerie défiant la religion. A l'issue de la cérémonie, les autres élèves venaient s'agglutiner autour de leur instituteur qui, exceptionnellement, serrait la main des plus grands et imposait une main bienveillante sur le crâne des plus petits. On était hors l'école, on représentait La République et l'Etat. Les porte-drapeaux se rangeaient en tête de cortège, l'air grave, suivaient la municipalité, le Garde Champêtre, Moïse et son clairon dont il avait un peu appris à jouer quand il était à "Mess" et  dont la présence était indispensable pour la sonnerie aux morts. Le commun des ouailles fermait la marche derrière les enfants des écoles, les garçons qui adoptaient le pas martial des anciens combattants et les filles vêtues de blanc comme pour une première communion. La plus âgée d'entre elles portait la gerbe. C'est à la fin de l'hymne français chanté par les élèves de Monsieur Girard que la pluie s'est mise à tomber en trombe. Brassens avait déjà écrit "Le parapluie". " Courant alors à sa rescousse, il lui proposa un peu d'abri... Un p'tit coin d'parapluie..." La suite tout le monde la connaissait et s'en réjouissait. On remerciait Dieu et la Météo. Une fois de plus le pronostic, aussi fou soit-il, s'était réalisé.

   Novembre de cette année là, en Algérie, c'est le début de la "chtrounga", les explosions, le plastic, entre Bab el oued et El Biar , la fin des "évènements", le début d'une guerre. Monsieur Girard, ex sursitaire, sera appelé sous les drapeaux. Après qu'il aura reçu sa feuille de route, l'instituteur quittera le village quasi comme un voleur. Monsieur Jaudeau reprendra du service en attendant la nomination d'un remplaçant. Mademoiselle Coutaud aussi nous aura quittés, son ventre s'arrondissait de l'Union Sacrée. Mort pour La France à Tizi Ouzou, il ne connaîtra jamais sa fille.

"Si chanter mon amour c'est aimer ma patrie/ je suis un combattant qui ne se renie pas./ Je porte au cœur son nom comme un bouquet d'orties,/ Je partage son lit et marche de son pas."Jean Senac

 

12c Le Rapatrié

Cette côte est dure, j'appuie sur les pédales avec le désespoir des derniers mètres. Il y a un mois exactement, j'étais à 1200 kilomètres de là, depuis 5 ans aujourd'hui. Arbeit-Kommando, Schwarzenbach an der saale, Bavière. Je repense à Rosa. Je reviens ici et je suis encore ailleurs, là-bas. Enfin, j'ai récupéré ma bicyclette pour faire les 9 kilomètres qui me séparaient encore de Mary, de Bournezeau à Puymaufrais. J'ai mis mon complet veston d'avant guerre, avec mon écharpe blanche; je n'ai jamais été bien gros, mais là, je flotte dedans. Le dernier virage, celui du cimetière qui nous attend tous. Je suis vivant, combien de camarades sont morts en captivité! J'ai 30 ans, Mary 24. Nous n'avons vécu ensemble que de correspondance. Ich liebe dich, Mary. Quand nous avons été libérés par les Américains, j'ai été envahi par ton souvenir, avec l'impatience de te retrouver. Maintenant que je suis ici, à quelques tours de roues de toi, je suis dans la déchirure de ma vie de KriegsGefangen, K.G, Prisonnier de Guerre, je t'aime Rosa.

Puymaufrais, le Bout du Monde, j'en ai tant rêvé. Le calvaire, j'ai vécu un calvaire, j'arrive au calvaire. C'est la fin de ce calvaire ou le début d'un autre ? Ce n'est pas facile de revenir. Mes pensées se mélangent. Je ne savais pas ce qui m'attendait à mon arrivée au stalag XIII B. Je ne sais pas ce qui m'attend ici. Je ne suis plus celui qui est parti il y a 5 ans, je suis un autre, un rapatrié, un étranger à mon pays, un arraché de là-bas qui n'est pas ma patrie. C'est comme si je ne me reconnaissais pas. Je reviens en étranger, étranger à moi-même. J'ai peur, plus peur encore de ce que je connaissais que de l'inconnu. Je mets pied à terre, je couche mon vélo à côté du calvaire et je m'assieds au pied de la croix. La croix gammée flottait sur la place du restaurant de Rosa. Christ en bois, toi aussi tu es revenu, ressuscité. Pour moi ce n'est pas une résurrection. Rosa. Les hommes, le père et le fils avaient été mobilisés. Ils étaient partis sur le front russe après l'offensive soviétique de janvier 42. Je ne rentrais plus au stalag depuis le mois de février. Comme beaucoup de mes camarades, prisonniers de guerre à statut allégé, je restais chez l'habitant qui m'employait comme ouvrier boucher  et cuisinier. La famille Fuchs tenait un restaurant-boucherie-charcuterie. Je touchais une solde en véritables marks, 80 marks.

Le garçon boucher est de retour. Aurais-je encore l'humeur de la faire rire. Aura-t-elle souri aux avances d'un autre? Je n'ai plus reçu de lettres de Mary depuis janvier 1943, je n'ai plus écrit non plus, ni à elle, ni à ma mère, ni à mon frère, comme si j'avais décidé ne pas rentrer ou comme si j'en avais perdu tout espoir, comme si ma vie s'était reconstruite ici, à Schwarzenbach. La petite Paula s'était trouvée orpheline, son père était tombé en janvier 1943 à Stalingrad. Elle m'appelait onkel Hermann. Rosa anesthésia sa douleur dans le travail au restaurant. J'étais le seul dans la maison à pouvoir apporter un peu de joie de vivre à la petite Paula. Je lui chantais " Ma pomme, c'est moi ah ah ah, j'suis plus heureux qu'un roi..." Elle m'appela onkel mapom'. J'suis plus heureux qu'un roi quand Paula me saute au cou, onkel mapom'. Les civils allemands venaient frapper au carreau du restaurant et c'était moi le prisonnier, le Franzose, qui leur donnait le surplus de gras de charcuterie. Ils m'appelaient "Mapom'" et c'était affectueux, en tous cas reconnaissant. Quand j'étais encore au stalag, que je travaillais à la carrière de talc, d'un coup de masse, j'ai écrasé la main de l'ouvrier allemand qui tenait la barre à mine. J'ai cru que ma dernière heure était arrivée, mais cet homme a pris ma défense, il a dit que c'était juste un accident. Lorsque trois mois plus tard j'ai fait une péritonite, c'est un chirurgien allemand qui m'a ôté l'appendice et qui m'a sauvé la vie. Je ne retrouverai pas ma vie d'avant. On change quand on est sur le point de mourir. On dit qu'on ne se libère pas de son passé mais j'ai deux passés, passé proche, passé antérieur. Où est mon futur ? Assis sur les marches du calvaire, j'ai le cul entre deux chaises. Je suis du signe de la balance alors j'oscille dans mon présent. Si la première personne que j'aperçois remonte la Grand'rue, je repars, si elle la descend, je reste.

Si le sacristain était revenu de sonner l'angélus, cette histoire n'aurait jamais pu être écrite : son auteur ne serait pas né!

 

12a Le journal d'Armand

Le Journal d’Armand

Jeudi 13 juin 1940 Je suis fatigué et blessé aux pieds. J'ai fait un peu du parcours en camion. Le camion reste en panne. Autodrome de Montlhéry. Nous couchons à la belle étoile à 2 km d'Arpajon.

Vendredi 14 juin 1940 Nous sommes faits prisonniers dans Arpajon à 10 heures par l'ennemi que nous ne croyions pas si près. Nous sommes dirigés en colonne de Longjumeau à Paris. Arrivé à l'école d'Antony, j'ai les pieds en mauvais état. Mes guêtres ont été volées. Je réussis à avoir du pain.

Samedi 15 juin 1940 Nous quittons l'école pour le stade municipal. Impossible de se ravitailler, les Allemands donnent un tiers de pain bis dur et moisi. Nous passons la nuit à la belle étoile. Il faisait froid sur le matin.

Mardi 18 juin 1940 Nous quittons le stade pour le camp de Bel-Ebat ( ironie du sort ). Nous passons par Villacoublay et Versailles. Villacoublay avait été bombardé. La population de Versailles circule en silence et résignation semble-t-il. Nous sommes en détachements de 3000 hommes environ.

Mercredi 19 juin 1940 Je suis inscrit sur une liste de bouchers. J'ai l'avantage de dormir dans la cabane. Près de 4000 hommes couchent dehors. Avec les matériaux qu'ils trouvent, ils construisent de petites baraques pour 3 ou 4. 1 boule de pain pour chacun, moisi, résultat il ne reste qu'un quart de la boule à manger, obligé de le faire griller pour enlever le mauvais goût.

Jeudi 20 juin 1940 La vie dans une atmosphère d'espérance et d'abattement successifs est dure.

Vendredi 21 juin 1940 Alimentation insuffisante depuis le 17 et ça continuera...

Samedi 22 juin 1940 250 g de pain et une boîte de singe pour la journée.

Dimanche 23 juin 1940 Un prisonnier ayant les mains dans le poches a été obligé de ramper dans la boue et il n'était pas le seul...

Lundi 24 juin 1940 1 boule de pain pour chacun (moisi)

Mardi 25 juin 1940 Journal le matin, Armistice avec l'Italie, arrêt des combats à 1h 35

Mercredi 26 juin 1940 3000 hommes partent du camp, je ne sais pas pour où. J'ai eu un paquet de cigarettes troupes.

 

12b Correspondance

Correspondance(s)

Stalag XIII B, A.K 3019, le 15 juin 1941

Il y a un an j'étais en marche vers La Loire et fait prisonnier ce jour même à Arpajon. Depuis ce moment là, que d'évènements se sont écoulés. En septembre ce fut le départ vers l'exil qui prendra fin Dieu sait quand! En France les lettres, malgré les difficultés, arrivaient assez fréquemment. Ici le courrier est très limité, 2 lettres et 2 cartes par mois. En tenant compte des réponses aux lettres et colis je ne peux arriver à satisfaire tout le monde. Je suis sûr que vous ne me tenez pas grief de la rareté de nouvelles.  Il faut que je vous dise également que nous ne sommes pas toujours en possession de ce papier réglementaire. Il se passe tellement de choses en un laps de temps si long...pour nous. J'ai la chance de travailler à mon métier depuis 2 mois c'est avec joie que j'ai quitté le travail de la carrière de talc auquel je n'étais point habitué. Mes employeurs sont justes pour moi. Je ne peux avoir mieux pour une vie de prisonnier.

Votre souvenir peuple ma solitude

Votre Armand

Stalag XIII B, A.K 3019, le 8 novembre 1942

Ma chère amie, j'ai reçu votre lettre du 12 oct le 4 de ce mois. Aujourd'hui dimanche dans la matinée nous avons été au cinéma où se jouait "Wiener Blut". malheureusement le dialogue étant allemand on ne pouvait pas tout comprendre. Par contre nous avons profité de la musique et des décors en abondance dans ce film. Que de regrets de n'être pas dans une salle en France et en famille!! Nous venons d'apprendre le coup de mains anglo-américain sur l'Afrique du Nord. Partout des feux s'allument pour s'éteindre quand!!- Je suis en bonne santé, le travail va bien. L'ennui se fait sentir cet après-midi pluvieux et maussade,les uns écrivent d'autres joouent aux cartes. Tout à l'heure ce sera la confection du repas du dimanche soir. Repas qui ne ressemble en rien aux autres. Il est préparé par équipes et il n'entre dans sa confection que des produits de France ( merci pour vos colis! ) Le déssert préféré est le riz au chocolat. Il arrive que l'on voit sur des tables, tenez-vous bien...du...poulet.

Ton Armand t'embrasse très affectueusement.

La Roche-sur-Yon, le mardi 5 juin 1945

Bien chère Mary,

Ne soit pas peinée si hier je n'ai pu aller à Puymaufrais, mais je n'ai pu y aller car je suis arrivé à Bournezeau dimanche matin à 10 heures. Jusqu'à midi j'ai fait des démarches à la mairie et au sujet de mes pneus chez le mécanicien. Je crois être en possession de boyaux très prochainement. Tout l'après-midi, j'ai fait des factures et rempli des feuilles qui m'ont été envoyées par le maison du prisonnier. Je ferai tout mon possible pour aller à Puymaufrais dimanche prochain. Reçois de ton Octave ses plus affectueux baisers.

Armand.

Bournezeau, le lundi 4 juin 1945

Je soussigné Avril Jules mécanicien à Bournezau certifie que la bicyclette à Mr Armand Daviet présente les traces d'un accident grave et que celui-ci est complètement hors d'usage sauf les pièces suivantes qui peuvent être récupérées : 1guidon, 1 selle, 1 chaîne, 1 roue libre. J'estime que la remise en état peut se monter à environ 3000 francs.

Jules Avril

 

1945

Griffonné sur une page de carnet avec une mine de crayon, le retour d'Armand : Journal du Rapatrié

1945

Dimanche 6 mai Départ de

Scchwarzenbach an der Saale à 17 h par Nurnberg

Gef????, Bayreuth, Grafenwöhr

Lundi 7 Mardi 8 (Armistice)

Mercredi 9 Jeudi 10 départ de

Grafenwöhr pour Bamberg

Vendredi 11 Samedi 12

Dimanche 13 enrée aux batiments

De départ - Lundi 14 à 2 heures

du matin départ de la gare

de Bamberg par Hassfurt

Schweinfurt, Würzburg

Presque complètement détruit

Karlstadt, Lohr, Wiesthal

Aschafenburg presque entièrement

                                    détruit

dans la nuit Francfort Mardi 15

Mayence Pont détruit Kreuznach

grande pause de nuit

gare détruite )( Mercredi 16

Lauterecken grande pause

Jeudi 17 toujours à l’arrêt

Suite de panne de

locomotive . Nous sommes

sur voie de garage les

autres convois pour dépassement

Vendredi 18  jusqu’à H ?????

Samedi 19 Nous sommes

à Thionville depuis 10 heures

   Moselle

VI La Bourriche

   Au village, pas d'incognito. Un pet de travers et le rideau se soulève pudiquement à la fenêtre de la voisine. N'ouvrez pas vos volets un matin, à l'heure habituelle, on s'inquiète, on vient frapper à votre porte. Vous recevez de la visite, on s'informe. Vous faites des travaux, on s'intéresse.

   Joséphine était ainsi attentive à son entourage. Rien de ce qui concernait le village et ses habitants ne lui était inconnu. Elle était aussi particulièrement économe. Aujourd'hui, on dirait qu'elle était très curieuse et très avare.

   Ulysse, lui, donnait surtout l'occasion de rire de bons coups. Sa maison faisait face à celle de Joséphine - c'est dire si le moindre de ses faits et gestes ne passait pas inaperçu. Gendarme à la retraite, il était revenu au village après le décès de Madeleine, son épouse, foudroyée par la maladie, trop jeune, trop tôt. Il ne prenait depuis plus rien au sérieux, à quoi bon... Il déguisait son malheur. Son jardin, les poules, les lapins, la cueillette des champignons ou des fruits sauvages, réglaient sa vie. Sa pension le mettait à l'abri de toute nécessité. Aux beaux jours, il sortait une chaise qu'il installait sous le marronnier, devant sa maison, et tirait de son accordéon toute la tristesse maquillée de sa constante bonne humeur. " A quoi bon prendre la vie au sérieux puisqu'on sait qu'on n'en sortira jamais vivant ".

   Ce n'était pas l'habitude de le voir de si bonne heure remonter la Grand' rue, mis comme un jour de foire, le panier sur le bras. Joséphine qui rentrait du bois menu pour rallumer son feu en demeura interdite. Elle le regarda s'éloigner pour voir la direction qu'il prenait. Au calvaire, la route est écartelée. Georges s'arrêta un instant face à la croix comme s'il demandait son chemin puis il prit à gauche la route des Fiefs d'en bas, échappant ainsi au regard de sa voisine. Le temps fut long jusqu'au soir à spéculer sur la destination de Georges et sur la sorte d'affaires pouvait rompre ainsi ses habitudes. Occupée à tenir un oeil sur l'entrée du bourg, elle bousculait elle-même son emploi du temps. Les paupières plissées, les poings sur les hanches, on aurait dit qu'elle guettait son homme qui tardait à rentrer pour l'agonir d'injures ou Pénélope scrutant l'horizon dans l'espoir de son retour. Le soir commençait à tomber et les chandelles animaient les fenêtres. Toujours pas d'Ulysse en vue. N'y tenant plus, elle ôta son tablier et prit son châle pour arpenter le bourg en direction du calvaire. Arrivée à la croix de bois, elle se posta en sentinelle, les bras croisés sur sa poitrine pour se protéger de la fraîcheur tombante.

  •    " On se promène à la fraîche, Joséphine? "

   Elle sursauta. Ulysse était derrière elle, il rentrait au bourg par la route de l'Injustice. Le panier couvert d'un torchon semblait peser au bras de l'espiègle. Elle ne pouvait en deviner le contenu. La lumière était basse et ses efforts pour percer le crépuscule restèrent vains.

  • " Allez, il est l'heure de la soupe ! "

   Et il la planta là, allongeant le pas pour couper court à toute conversation. Elle, qui d'habitude renseignait le village, était prise en défaut de savoir.

    Ulysse laissa passer une semaine et reprit son manège. L'air mystérieux, endimanché, le panier au bras, dès potron minet, il passa devant elle qui sortait vider le seau de la nuit. C'en était trop!

  • " Où qu'tu vas de si tôt ?"
  • " Si on te le demande, Joséphine..." pour toute réponse.

   Elle restait sur sa faim, enrageant de n'être pas déjà habillée pour pouvoir le suivre. Elle rumina tout le jour, assise sur la pierre devant sa maison, à écosser des pois, égrenant son amertume. Elle ne quitta pas son poste, pas même à l'appel du boulanger qui cornait tant et plus au volant de son TUB Citroën. Mais aux premiers coups de l'angélus, elle secoua son tablier empli de cosses et se planta au beau milieu de la rue fermement décidée à obtenir le fin mot de l'affaire.

   Ulysse apparut enfin au bout de la rue, fit un signe au Christ sur sa croix comme pour le prendre à témoin tout en exprimant sa rancune. Sifflotant, il descendait la Grand rue d'un pas lent et tranquille. Joséphine avança à sa rencontre, il ne pourrait pas l'éviter. Le face à face eut lieu.

  • " Je te poserais bien une  question Ulysse... "
  • " Dis toujours, ça ne coûte rien. "
  • " Qu'as-tu dans ton panier ? "
  • " Ah, ça ! la question est gratuite mais la réponse vaut deux sous. "

   Sans hésiter, elle plongea la main dans la poche de son tablier et tria de l'index la monnaie comme on trie des graines au vent.

  • " Les voilà, fais voir ! "

   Ulysse empocha la monnaie et tel un magicien arracha le torchon, faisant apparaître une belle galette bien sèche, une grosse bouse de vache bien nourrie.

   Joséphine tourna les talons et rentra chez elle.

   Elle resta fâchée à mort avec Ulysse qui se fait un malin plaisir à raconter l'histoire dans toutes les caves de la commune.

V Tonio

   A la Cort, le repas se terminait. Grand-père ferma son couteau, signal pour les enfants qu'ils pouvaient quitter la table, pour les femmes de la débarrasser, pour les hommes le temps de faire le point sur les tâches du tantôt en buvant le café et la goutte, petit verre d'eau de vie versé dans la tasse. Ensuite, ils rejoindraient un coin ombragé pour la sieste, sous le frêne, sur la paille de la grange ou à même le sol sous la charrette. Il fallait laisser la digestion se faire et le soleil descendre un peu sur l'horizon avant d'entamer une autre rabinée. On avait tiré les volets pour interdire l'entrée à la chaleur encore orageuse et permettre à Grand-Père de retirer sa jambe de bois avant de s'allonger sur le lit de coin de la cuisine.

Les enfants s'ennuyaient.

Jamais mariennée ne fut si courte.

   Un concert d'aboiements provoqué par l'arrivée, à un moment peu propice, d'un convoi dans le bourg, réveilla la paroisse.

  Une roulotte rouge, sang de boeuf, tirée par un cheval blanc mélancolique, surmontée d'un vilain petit singe enchaîné qui faisait d'incessantes pirouettes arrière, descendait la rue principale accompagnée par les marmots qui dansaient autour en grimaçant, sous les regards indiscrets et méfiants des fenêtres à demi dévoilées. La  carriole s'arrêta devant l'église, non par provocation mais parce que la route finit là, au Bout du Monde. A l'entrée du bourg : le cimetière, à l'autre extrémité : l'église, entre les deux : l'école et la mairie. Tout pour naître, vivre et mourir. Les jalons d'une vie sans issue.

   Octave sortit de la cour aux poules. Octave, père de Camille, fils de Grand-Père, futur maître de La Cort qui fait face à La Métairie mais qui jouxte l'église. Il avisa l'homme qui conduisait l'attelage. Il était aussi brun et tanné qu'Octave était pâle et roux. Les vikings étaient arrivés chez nous  en remontant le Lay depuis le golfe des Pictons et certains avaient de toute évidence laissé la marque de leur passage.

   Le conducteur descendit de la roulotte et lia les rênes à la barrière du jardin de La Cort. D'un grand geste circulaire du bras droit tandis qu'il se pinçait la peau du cou de la main gauche, le fermier invita le Romanichel à prendre un verre à la fraîcheur de la cave. L'homme comprit l'invitation et s'avança d'un pas nonchalant, les mains dans les poches. Il portait un chapeau de feutre noir, une chemise rouge et noire aux motifs de petites têtes de taureaux, et un pantalon qui semblait un peu trop grand à cette silhouette filiforme. Le Carroulet dut se baisser pour passer la porte de la cave située sous le corps du bâtiment.

  Il eut de la difficulté à distinguer le fermier déjà installé sur le trépied devant une barrique, une tenaille dans une main, le pichet dans l'autre. Il se pencha et tira la pinette. Le vin s'écoula.

   " Du vin comme celui-là, tu n'as pas dû en boire souvent!"

   De fait, le Romanichel n'était jamais invité dans les caves. Fallait-il que la curiosité l'emporte pour qu'Octave en offre à l'étranger, de ce vin dont il était si avare, et que les préjugés, pour une fois passent à la trappe. Il l'interrogea sans discrétion, comme on fait dans les campagnes. Les questions sont directes et le tutoiement d'évidence. Le Gitan ne montra pas de réticence. Octave sondait, scrutait la sincérité dans les yeux d'Antonio, puisque c'était son nom : des yeux d'un bleu paradoxal, translucide. Son regard semblait froid mais sincère.

   Antonio fabriquait des paniers à la demande pourvu qu'on lui fournisse l'osier ou rempaillait les chaises. Sa mère et sa soeur Cécilia, le cheval le singe et le chien Bichon constituaient les maigres restes du cirque Tiny, autrefois propriétaire de son chapiteau. Il leur arrivait encore, parfois de donner de petites exhibitions sur la place de villages plus importants. Il comptait juste, ici, faire une étape et repartir dans quelques jours s'il ne trouvait pas d'ouvrage.

   Octave remplit à nouveau son verre, le regarda comme on lit dans le marc de café, puis l'avala d'un trait. Il saisit la tenaille, pinça la pinette et tira à même la barrique un plein verre de blanc éthéré qu'il tendit à Antonio en concluant :

  •    "Tonio, mon gars, faut pas que tu restes là !"

   Ce stationnement de la roulotte et de son équipage face au portail de l'édifice religieux passerait pour une provocation. La sortie de la messe en serait perturbée et les paroissiens incommodés. Octave possédait un pré à côté de la ferme, derrière le jardin de la cure, à l'abri des regards, qui ferait parfaitement l'affaire. Antonio n'aurait rien à payer, on s'arrangerait. Si l'argent reste pudiquement au fond des armoires, un service en vaut un autre, et justement, Octave avait besoin de paniers. Tope là ! Octave comptait qu'il avait bien arrangé son affaire. De plus, il se vantait de son hospitalité, lui dont la pingrerie n'était pas que  légende. Sa nouvelle générosité le poussait même à faire de la réclame à Tonio qui chaque jour avait de nouvelles commandes de paniers ou de rempaillage. Le séjour de Tonio se prolongeait de jour en jour.

   Au café, aux champs, ce n'était qu'éloges de son locataire. Tonio par-ci, Tonio par-là, comble de louanges.

  •  "L'est pas pressé d'partir ton Tonio..."
  • " C'est pas mon Tonio et i rest'ra tant qu'i voudra!"
  • " T'as pas peur à tes poules...!?"
  • " Mes poules, elles sont rangées, elles craignent rien!"
  • " T'as rangé tes poules et Tonio t'arrange Marie!"

   Octave piqua sa fourche dans la terre sèche comme un paillasson, retira son chapeau et essuya son front dégoulinant d'un revers de manche poussiéreuse.

   Marie, Marie... Un sourire éclaira un instant son visage cramoisi. Une belle fille, Marie, dure à la tâche et pourtant coquette et instruite. Après le certificat, elle était allée à l'école des soeurs à Fontenay-le-Comte mais n'en tirait pas d'orgueil. Ca l'intimidait, Octave, mais c'est peut-être ce qui l'avait conquise. Il se souvint de cette journée de printemps, à l'Ascension, au pré du Moulin. Les filles aguichaient les gars. Marie lisait, allongée dans l'herbe, et lui, en béatitude, satisfait d'être là, assis à côté d'elle, arrachait consciencieusement des brins d'herbe. Et puis qui a dit :

  •    " Alors les amoureux, on y va ?"

   Elle l'avait regardé avec un sourire d'ange, il était devenu écarlate. Ils se levèrent ensemble et suivirent les autres, côte à côte. C'est alors qu'elle avait pris sa main et qu'elle l'avait glissée avec la sienne dans la poche de sa robe, à côté du livre, un livre de Colette. Il était resté muet d'émotion jusqu'au village, ignorant les autres qui se poussaient du coude en riant. Trois mois après, ils se mariaient.

   Tonio t'arrange Marie... La médisance était cruelle. Le balancier du doute était lancé, le mécanisme de la jalousie enclenché.  Une image cruelle lui transperça le coeur : Marie riant, d'un rire vulgaire, tandis qu'Antonio la serrait contre la bonnetière. Ce n'était plus Tonio mais un infâme "carroulet", voleur, violeur, pilleur et assassin. Ce n'était plus Marie, la tendre et douce Marie, mais une triste marotte, une sournoise catin.

   Il saisit l'aiguillon appuyé à la charrette pleine à craquer de bottes dorées et piqua les boeufs pour revenir à la ferme. Les boeufs n'avançaient pas vite et son coeur s'impatientait. La scène revenait sans cesse à son esprit comme une comédie haïssable qu'il se maudissait d'imaginer. Son chapeau lui serrait la tête.

   Il abandonna l'attelage au milieu de la cour et les boeufs, d'eux-mêmes, allèrent boire.

   Il se précipita dans la cuisine sombre et fraîche, désemparé par le vide et le silence de la pièce qu'il ne ressentait pas comme un démenti. Il prit conscience du rythme imperturbable de la pendule. Une nouvelle vague de panique et de terreur l'envahit accompagnée d'insoutenables images. Il se rua sur la porte de la chambre, de leur chambre, l'ouvrit. Il découvrit la même tranquillité.

   Il se faisait mal et semblait ne pouvoir être rassuré que par la confirmation de l'image qui hantait son esprit. Tout lui mentait, même le chat endormi devant la cheminée. Il le chassa d'un coup de sabot vengeur qui ne le soulagea point. Il quitta la maison à toute allure, tel un canard auquel on vient de couper la tête.

  La chaleur et la lumière du dehors l'assaillirent. Il sentit son coeur s'emballer et prendre toute la place dans sa poitrine, ses tempes prêtes à éclater, son cou se serrer. Il vit, dans une sorte de vertige tournoyant, le sourire angélique de Marie, couchée sur l'herbe  et s'effondra sur les marches.

   Marie le découvrit là, en revenant du jardin, le linge sur le bras, un livre dans la poche de son tablier. Octave était mort d'un coup de sang.

IV Le Bedeau

   C'était Alexandre, le bedeau, qui convoquait aux enterrements contre la modeste somme de cinq mille francs pour l'information de tous les villages, de seulement deux mille francs pour le bourg. Grand colporteur de nouvelles, il publiait les naissances et invitait aux mariages. Roi du négoce, il louait une trentaine de chaises bien cirées, paille impeccable, à ceux qui n'avaient pas de banc attitré à l'église. Contremaître des enfants de choeur, il faisait la quête à l'aide de deux corbeilles, une paroissiale, une personnelle. Sa couronne de cheveux blancs, lauriers de la sagesse, offrait un nid d'argent à la sainte paresse. Emule de Figaro, le sacristain faisait la barbe et  coupait les cheveux - coupe dite au bol qui donnait aux drôles du village l'air de moinillons - soit à domicile,  soit dans son échoppe car il vendait aussi peignes, chapeaux et parfums. Avec l'assurance du mage, il prenait la tension du village, pour arrondir son pécule, en comptant les oscillations de sa montre devenue pendule. Il accordait  aux patients une note comprise entre dix et vingt, plus près de vingt lorsqu'il y avait de l'anxiété, plus près de dix quand il y avait de l'abattement. Note que confirmait le médecin mais qu'il renforçait scientifiquement d'un chiffre plus petit pour justifier le prix de la consultation.

   Il rythmait non seulement les battements des coeurs, mais aussi l'appétit de toute la population car on  ne mangeait jamais avant qu'ait sonné midi, "une heure officielle". Il commandait ainsi le départ aux champs et le retour à la maison. Maître du temps, il sonnait la messe et l'angélus avec une régularité à faire pâlir de jalousie un horloger suisse. Aujourd'hui, on dirait multicartes.

  Le plus du sonneur, c'était son solex, sa rossinante, son Sancho Pança, son alter ego dont il se plaisait à dire :

  • " le solex c'est la plus belle conquête de l'homme ! "

  Et d'argumenter en faisant claquer son dentier :

  • " Je le laisse là, accoté au mur du café, le temps de vider une fillette ou deux, le temps d'une partie d'Aluette. Je le retrouve à la même place, il m'attend, plus fidèle que la plus fidèle des épouses. Et sobre avec ça! Deux litres par semaine, on ne peut pas en dire autant de tout le monde. Et si d'aventure, Dieu me pardonne, c'est moi qui ai trop bu, il se couche de lui-même au fossé pour me laisser le temps de récupérer."

   Cet attachement contre-nature à une machine venait du fait qu'il lui devait la vie. Sa tournée pour annoncer la sépulture du bouilleur de cru fut particulièrement longue et éprouvante, une tournée à cinq mille. Le défunt Moïse, goutte à goutte, avait acquis une notoriété qui dépassait  les limites de la commune. Dans chaque maison, depuis le matin, il avait fallu goûter l'eau-de-vie dont la raideur dépendait de la qualité du marc, de la sécheresse ou de l'humidité de l'année, pour honorer la mémoire du mort. En fin de journée, Alexandre n'était plus "tout seul"; mais il avait une conscience professionnelle que les vapeurs d'alcool élevaient au rang de la mission divine. Il ne lui restait  plus qu'une maison à faire, de l'autre côté du Lay. Il faisait déjà brun, lorsque pour finir, il prit la route du Moulin aux draps; pour prendre la route, il prenait toute la route, la gauche, la droite et le milieu.

A cette époque, le pont de Trizay était en travaux car il perdait ses pierres plus vite qu'Alexandre n'avait perdu ses dents. Il s'était signé en passant devant la statue de la Vierge Marie. Il arrivait en faisant des arabesques, et là, plus de pont! Plus qu'une grande plaie ouverte sur la rivière, une blessure que les Ponts et Chaussées avaient recousue, en attendant le pont neuf, avec une poutrelle métallique pas plus large que la venelle de la cure. Alexandre la voyait onduler comme une couleuvre à la surface de l'eau, le solex suivait son balancement. Il ferma les yeux, remettant son sort au cyclomoteur et priant Dieu. Cinq mètres au-dessus du Lay, sur la poutre pas plus large qu'un pain de quatre et longue comme un jour sans pain, la monture prenant une trajectoire rectiligne, Alexandre, droit comme un i, une allure de Don Quichotte, ils traversèrent le fleuve sans encombre. L'autre rive sitôt atteinte, l'équipage se remit à zigzaguer. Ce soir là, Alexandre ne rentra pas au bourg, mais le lendemain, voyant par où il était passé, il eut la plus belle peur rétrospective de sa vie.

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